Parcours
Rouge : 1120 kms en voiture - Bleu : 300 kms à pieds
11 septembre 2022
Samedi 13 et dimanche 14 août
Comme pour le Bartang, je me tâte à valoriser les deux dernières journées dans le pays. D'après ce que j'ai lu et entendu, il y a pas mal de choses à faire et à voir à proximité de la capitale mais se pose la question du transport aller et surtout retour. La question se résout d'elle-même devant ma réticence à mettre le réveil. Ce sera donc 48h à glandouiller tel un Nabab Tadjikistanais dans Dushanbe : j'ai le temps et l'argent (je suis blindé de somonis : wouhou !). Je monte donc dans des bus au hasard (j'adore faire ça pour visiter les villes) ou parcours des kilomètres à pieds (j'ai peur d'être devenu addict à mes dix kilomètres quotidiens minimum) pour faire le tour des principaux bâtiments de la ville (Ismaeli center, Navruz Palace, Opéra) et autres monuments à la gloire du président, du drapeau de la nation ou de son mythifié créateur. Même chose pour le musée national, où se succèdent photos de l'industrialisation du pays avec celles du président rencontrant les têtes couronnées de ce monde : Chirac, Sarkozy, Macron ... démocratie, règne de l'éphémère. Le marché Mehrgon est plus intéressant que je ne le pensais : bien que moderne et bourré de fringues et gadgets chinois, j'y déjeune (bien et pas cher) dans ses gargotes, j'y observe ses vendeurs de fruits secs, ses montagnes de pastèques, ses porteurs en carrioles, et j'y fais recoudre mon pantalon. En Afrique, je profitais de mes passages dans les capitales pour confier mes chaussures aux cordonniers. Là, je tends mon pantalon de montagne multidéchiré à une couturière. Quand je passe le récupérer, elle me confie n'avoir jamais quitté Dushanbe si ce n'est pour aller au lac Iskanderkul à deux heures de route mais qu'elle adorerait voyager. Alors quand je lui propose de m'accompagner à Paris le lendemain, toutes ses collègues pouffent de rire. Mais là où je trouve le plus d'authenticité dans cette ville où l'architecture tient davantage de Khrouchtchev que d'art roman et où l'aménagement urbain relève davantage des rues newyorkaises que de la médina de Fès, ce sont les parcs, où on vient entre amis ou en famille se promener, rigoler ou déguster une glace (un sport national). En tout cas, ce n'est pas à l' "Ashan mall" trouvé sur ma carte : j'avais pensé que c'était un marché asiatique, jusqu'à ce que je rentre dans un supermarché Auchan ...
Je me laisse porter de ruelle en épicerie jusqu'à l'heure du vol retour, lundi matin : c'est un peu les vacances, quoi !
Je repense à mon séjour qui s'achève, et me revient cette réflexion commune à la fin de chacun de mes trips : comme il est facile de voyager ! Certes, disposer d'un passeport occidental, d'une carte bleue et d'une bonne santé sont des atouts, au même titre que le matériel de montagne, les applications de rando et l'expérience du bivouac. Hormis cela, je n'avais jamais mis les pieds en Asie centrale, je ne connaissais pas un mot des langues parlées ici (un regret d'ailleurs : maîtriser les rudiments du russe m'aurait bien été utile) et je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre en débarquant dans ce pays. C'est l'aspect utile de la mondialisation : je n'avais pas trop d'inquiétude quant à trouver nourriture, hébergement, transport et internet dans les villes. Plutôt spontanément enclin à regretter la Starbucksisation du monde, j'avoue que Google maps, le GPS et le téléchargement préalable des fichiers géolocalisés de randonnées facilitent la tâche. Cartographie du monde = désenchantement du monde ?
J'aurais pu galérer niveau nourriture (le Tchèque croisé à l'auberge me raconte qu'ils avaient eu beaucoup de mal pour s'alimenter en Ouzbékistan, à tel point que sa copine avait perdu la moitié de ses cheveux ... ceci dit, moi, c'est déjà fait), niveau argent (j'ai croisé des touristes qui n'arrivaient pas à retirer faute de DAB acceptant les MasterCard, et je n'avais pas emmené de dollars, devise que tout le monde accepte dans le pays) et surtout niveau physique s'il m'était arrivé un accident en altitude. Hors des villes, il y a bien des gens qui vivent dans les montagnes, alors je savais que je trouverais les ressources pour survivre. D'ailleurs, entre les auberges, les bergeries abandonnées et les invitations chez l'habitant, je n'ai eu à monter et démonter ma tente qu'une fois sur deux. Et les sources et rivières partout, ça rassure.
J'allais oublier : s'était aussi posée avant de partir la question de la sécurité. C'est vrai qu'il y a beaucoup de forces de l'ordre, ce qui n'est paradoxalement pas bon signe, et voir les fréquentes patrouilles de militaires qui sillonnent à la frontière afghane est assez flippant. Mais je n'ai pas ressenti la moindre insécurité : comment aurait-il pu en être autrement vu l'accueil chaleureux que j'ai partout reçu ?
Restait à voir comment la bête allait encaisser l'endurance et l'altitude : non seulement je n'ai plus d'activité physique régulière depuis un moment, mais surtout je n'avais pas d'entraînement, faute d'avoir pu aller grimper dans les Pyrénées depuis le mois de février. Heureusement que j'avais bien calibré le sac à dos à 12-13 kgs car même si en dénivelé positif cumulé j'atteins l'Everest sur le séjour, il m'a manqué de jambes et c'est au mental (et à la frontale) que j'ai dû terminer plusieurs journées. Et mes chaussures, bien qu'achetées neuves juste avant de partir, sont déjà à moitié défoncées.
Donc au final, zéro souci.
Il y a quelque chose de terriblement rassurant dans ce voyage comme dans les précédents un peu roots en Albanie, à Oman, en Afrique de l'ouest ou ailleurs : c'est toujours possible. Pas besoin de tour opérateur, de location de voiture, de réservation hôtelière : le moins de contraintes pour le plus d'authenticité. Faire du stop et marcher. Le reste, ça s'improvise.
Est-ce que je reviendrai ? Aucune idée. Si c'est le cas, je sais déjà où j'irai traîner ma tente, ma gourde filtrante et ma lampe frontale. Mais comment évoluera le Pamir, coincé entre à l'ouest un pouvoir central qui voit d'un mauvais œil son autonomie administrative, des talibans au sud, des camps de rééducation Ouïghours à l'est, et une frontière source de tensions territoriales au nord avec les voisins Kirghizes ? Et ses glaciers qui fondent ? Et les herbages d'estives qui jaunissent et se raréfient, comment les bergers et nomades vont-ils y faire face ? Compte tenu de la géopolitique complexe et fragile de cette zone carrefour où se disputent influences russe, chinoise et occidentale, impossible de ne pas faire une nouvelle fois le parallèle avec mon voyage africain d'il y a 12 ans. Là-bas, la situation avait rapidement empiré, rendant impossible la réédition d'un tel périple. Quid du Tadjikistan ? ... En attendant, il va falloir songer à dénicher de nouveaux terrains d'aventure : vivement le prochain dîner chez l'ami Jeannot.
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