Parcours

Parcours
Rouge : 1120 kms en voiture - Bleu : 300 kms à pieds

11 septembre 2022

Parcours détaillé

Prologue

"Vous avez fait la Pamir highway ?!" Il eût une lueur dans le regard, une vivacité dans la voix et un souffle dans l'intonation que je ne lui connaissais pas. L'ami Gaël n'est pas du genre à s'emballer pour un rien, encore moins à adresser spontanément la parole à qui ne fait pas partie d'un cercle assez resserré et dont je suis depuis un paquet d'années désormais. C'était le début d'après midi, on redescendait du Djebel Shams, sommet de la péninsule arabique à Oman, et on hésitait à s'engager dans une autre randonnée de deux jours, à court de vivres. Heureusement, on avait alors croisé un 4x4 d'où était sorti un couple de Français qui nous avait senti en galère et nous avait donné leurs quelques provisions (dont un paquet de dragibus) en nous disant que les Tadjiks leur avaient maintes fois sauvé la mise de la sorte quand ils avaient traversé le pays à vélo. Gaël m'avait bien raconté leur voyage en Ouzbékistan et au Kirghizistan avec l'ami Stéphane au sortir de leurs thèses, et comment depuis Osh le massif montagneux avait l'air démesuré côté Tadjikistan, mais les anecdotes d'ascension, de trajet ou d'alimentation que j'avais pu entendre de leur part à l'occasion de retrouvailles arrosées étant toutes plus trash les unes que les autres, l'endroit était resté dans mon esprit synonyme de lieu de perdition. Puis il y eût cette "soirée diapos" chez l'ami Yaël, 2-3 mois environ après qu'il soit parti rendre visite à Jonathan, son ancien collègue d'Afghanistan du temps de sa carrière d'observateur électoral. Jonathan travaillait alors à Dushanbe pour une ONG Suisse. Yaël était allé l'accompagner avec sa petite famille pour un road trip d'une quinzaine de jours dans l'est du pays, et avait amené avec lui son appareil photo, un superbe Hasselblad, un argentique 6x6 doté d'une monture Zeiss dont la précision égale la luminosité. J'avais déjà été épaté par ses photos carrées ramenées du Népal une dizaine d'années auparavant. Mais ce soir-là, bercé par ses considérations géopolitiques, culturelles et linguistiques (quand on était colocataires, Yaël apprenait le russe tout en se remémorant le farsi auquel il s'était initié à Kaboul), le lieu de perdition prît un relief esthétique et aventureux. Enfin, il y eût une de ces soirées de clochards célestes dont l'ami Jean, cuisinier professionnel à ses heures, nous gratifie régulièrement. Du moins quand il ramène de ses périples solitaires entre terroirs et cépages des plaisirs qui ne le sont pas. "Venez donc dîner demain soir à la maison, on se fera une bouffe sans prétention, je vous ferai goûter quelques flacons". Tripous, choux farcis, poêlée de girolles fraîches, avec des légumes qui ont cuit des heures à basse température, beaucoup de persil, et des accompagnements tirés de sous le lit (on a la cave qu'on mérite), l'adresse est plutôt bonne. Le genre de soirée où, à la quatrième partie de belote enflammée, il s'écrie : "ça commence avec un ver luisant, ça finit au phare de Cordouan". Bref, ce soir là alors que je narrais à Gaël, s'empiffrant de cacahuètes grillées à sec sur un Brézème ou un Marsanne-Roussane, ma soirée photos chez Yaël, il me répondit laconiquement : "ben allons-y". Le voyage venait de naître. Le repas commença avec un carignan, il se terminerait au Tadjikistan.

Samedi 16 juillet

Je suis arrivé à Dushanbe très tôt ce matin, après un voyage de 20h depuis Bordeaux, étonnamment sans encombres mais sans dodo non plus. Seul, donc, Gaël ayant contracté le Covid la semaine dernière et s'étant vu refuser le Visa d'entrée, sans motif. Deux ans et demi qu'on préparait et reportait ce voyage été après été en fonction de la crise sanitaire et des fermetures de frontières : on avait failli prendre nos billets en février 2020, juste avant le premier confinement. Je ne concevais pas ce voyage sans lui, mais j'imaginais encore moins ne pas partir. Il m'a grandement facilité les choses en m'encourageant à partir quand même tout en me glissant : "tu ne fais pas tout, hein ?!". Jeudi soir, j'étais passé (devant) chez lui pour récupérer l'altimètre et le réchaud à bois. On avait trinqué, chacun d'un côté de sa porte d'entrée, masque et gel à l'appui. Alors que je lui faisais part de mes doutes (même à deux dans ces contrées, il y a une part de risques), il m'avait rassuré en me souhaitant bon voyage sur ces mots : "on va bien au bout du monde avec un paquet de dragibus". N'empêche qu'à 3h45 quand je suis sorti de l'aéroport de Dushanbe et que je ne savais que faire d'autre que marcher en direction du centre ville, j'aurais préféré qu'il soit là. Mes premières images du pays ? Des flics tous les 50 mètres à 4h du matin dans les artères principales, des femmes, fichus sur la tête, qui tel des fantômes dépoussiérent les trottoirs avec des balais en paille, une architecture prétentieuse et kitsch dans l'hypercentre, tranchant avec des faubourgs en ciment. Mes premiers contacts ? Trois clodos sur le banc public en face du mien, et un gardien de parc municipal. Mais va falloir que j'apprenne qq mots de russe ou de tadjik pour aller plus loin dans les échanges. J'ai réussi à réserver un hôtel, retirer de l'argent et acheter le permis spécial nécessaire pour aller randonner dans le Pamir, mais j'ai encore un peu de mal à réaliser ce que je fous là : je me rappelle que ce n'est pas le type de région où je serais allé spontanément : le Tadjikistan, ce n'était pas dans mon radar, pas dans ma "to-go list". Mais malgré leurs têtes de lutteurs Turcs ou de tortionnaires Sibériens, ceux avec qui j'ai échangé qq mots m'ont l'air sympathiques. Et puis ce mélange de chaleur sèche et poussiéreuse, d'odeurs de fritures et d'égoûts, de décorations surannées et de trottoirs biscornus, ça me rappelle l'Afrique ! Départ tôt demain matin pour Khorog en taxi collectif inch'Allah, avant de rentrer dans le dur. L'aridité des paysages, l'altitude, ma condition physique, mon autonomie en batterie et en nourriture, me posent question : je sais que je vais prendre des claques mais je suis tellement impatient de m'y confronter ...

Dimanche 17 juillet

Le réveil ne fonctionne pas à 5h. Il a dû rester bloqué au fuseau horaire "travail" (3 heures de décalage), sans se douter que c'est en vacances que je me lève généralement le plus tôt. Heureusement, je me réveille spontanément à 5h12 : le jour innonde déjà le dortoir démuni de volets. Un copieux petit déjeuner m'attend dans le hall de l'hôtel, fait de cacahuètes, de prunes au sirop et de pêche confite. Le café soluble finit dans le sac, il sera davantage apprécié lors d'un réveil à 4000m et à 0 degré. Direction la gare routière de Dushanbe . Elle n'a rien à envier à celles de Tanger, Ouagadougou ou Bamako. Déjà animée à 6h, je fais grise mine en voyant que la seule "machina" disponible pour Khorog n'est pas un 4x4 mais une Opel Zafira : j'aime bien cette caisse mais en Gironde, pour y rentrer mes skis, mon longboard ou les jeunes des HSB en goguette. Pas avec 8 passagers sur une route dont tout le monde m'a alerté sur son état calamiteux et la nécessité de disposer d'un puissant Landcruiser pour affronter les traces des congères hivernales qui la défoncent au point de la rendre impraticable la moitié de l'année. Pas le choix cependant, un gars m'explique que vu le monde qui se rend au Pamir en juillet août, c'est difficile de trouver une caisse adaptée. C'est parti pour une journée à serrer les fesses. Le paysage devient rapidement aride : les collines caillouteuses, ravinées et couvertes d'un duvet jaune orangé baigné d'un soleil déjà haut dans le ciel se succèdent indéfiniment. Pas mal de bétail (vaches, chèvres, moutons), des champs de céréales et de fourrage, ainsi que des cultures vivrières et des plantations d'arbres fruitiers aux abords des villages, constitués de maisons rectangulaires coiffées de toits métalliques verts comme au Monopoly. Le chauffeur, d'une petite trentaine d'années, machonne régulièrement une herbe verte condensée dans un petit sachet plastique. Le reste du temps, il boit coca ou fanta (dont les bouteilles en plastique finissent par la fenêtre une fois vidées - je suppose qu'il y a des femmes payées pour faire le tri sélectif au bord des routes), téléphone ou crache par la fenêtre. Heureusement, le passager du milieu a la bonne idée de choisir l'épaule de l'acolyte de l'autre côté pour écraser sa tête le temps d'un court somme. De toute façon, vu l'état de la route, la conduite du pilote, les minipauses et les contrôles routiers réguliers, impossible de faire mieux que somnoler. Au bout de trois heures de torture, coincé à trois sur la banquette du fond, le monsieur à l'avant me propose d'échanger nos places pendant deux heures : "you are our guest". La délivrance, et tant pis si je dois glisser mes pieds entre des pastèques achetées qq kms plus tôt à l'occasion d'une de ces micro haltes dont on ignore la raison. Aussitôt, un covoitureur demande à ce que je mette à profit ma place de copilote pour faire office de DJ "fransky mousica" 😰😱🤣 et le chauffeur (je devrais plutôt dire pilote) me tend le câble à brancher à mon téléphone. Plutôt honoré que ma culture musicale soit connue et reconnue dans ces contrées lointaines, j'éclate de rire intérieurement en me souvenant que les seuls fichiers MP3 sur mon portable sont ceux du dernier album de Didier Super ... J'imagine déjà l'audience chanter "Putain de Chinois" alors qu'on se rapproche du puissant voisin ! Heureusement, je retrouve un remix de maloya avant de mettre la main sur les podcasts musicaux de Radio France. Bertrand Belin, NTM, Dominique A, Adèle et Raggasonic dans les oreilles d'un militaire tadjik et d'une mamoutchka Pamirie : si je ne me dévoue pas à faire vivre l'interculturalité ... Peu après 11h, on descend sur une large vallée. La rivière Panj, qui devient l'Amou-Daria en aval. De l'autre côté, là où pointent les premiers sommets enneigés, c'est donc l'Afghanistan 😲🏔️ À première vue, rien d'extraordinaire : de chaque côté du rapide courant, des montagnes de cailloux, des sentes de chèvres et de rares bleds d'où émergent de longues tiges type bouleaux. Mais c'est l'Afghanistan, quoi ! Le tombeau des grandes puissances, le pays du commandant Massoud, le nouveau terrain de pouvoir des talibans et de l'État islamique. Accessoirement, là où mes parents passèrent l'été 1976, neuf mois avant que je vienne au monde. Comme le chauffeur de taxi qui m'a emmené ce matin de l'auberge à la gare routière et qui a dépassé le 90 km/h en pleine ville, le chauffeur speede. Il sait que les 4x4 qu'il double sur la partie bitumée se vengeront sur la piste. Lors d'un des multiples contrôles routiers, je suis sommé d'aller me faire enregistrer au poste. Là, un militaire russe, caricature du type slave (buste imposant, mâchoire carrée, regard d'un bleu profond) prend mon passeport, mon permis spécial GBAO (région autonome du Badachshan où je me rends), note scrupuleusement mes dates de séjour tandis que mon chauffeur glisse un billet sous le képi posé sur la table, puis me rend mes papiers avec un sourire en coin et une virile poignée de mains au moment même où je me disais : "s'il n'avait été affecté là, il serait peut-être en train de torturer de l'Ukrainien" ... Vers 13h, pause déjeuner à l'Orieno Restaurant. Les femmes d'un côté, les hommes de l'autre. Surprise : la cim-cim (bière locale) est disponible au bar, alors comme hier soir à Dushanbe ou avant hier soir à Bordeaux, je m'en offre une sur l'air de "allez, la dernière pour la route avant un bon moment". Un plat de plov fera le boulot. Je me fais inviter par un des passagers qui a pris des mantous, sorte de gros raviolis que l'ami Yaël m'a conseillés. Prochaine fois inch'Allah. J'apprends à compter (1,2,3,4,5 : Yak, dou, sé, tcho, panj) quand le chauffeur s'arrête pour une roue crevée. Mais pas question d'abîmer la roue de secours : on mouille la roue pour trouver la fuite, on brûle un truc dessus, on câble un mini compresseur sur la batterie pour la regonfler et c'est reparti. Après 17h de route (l'équivalent de Dakhla - Nouadibou pour rejoindre la Mauritanie depuis le Sahara occidental ou de Tambacounda-Labé quand on traverse la frontière du Sénégal à la Guinée Conakry), c'est un pantin désarticulé qui s'extrait de la Tadj-mobile. Je retrouve l'usage (que je pensais définitivement perdu) de mes jambes pour rejoindre, via un chemin défoncé par les travaux de construction alentour, le Pamir Lodge. Bonne pioche : le parfait repère de travelers avec des autocollants de globe-trotters, des vélos à louer, des cartes annotées et une tente pour partager le thé. La douche fait l'effet d'une résurrection, autant que le "welcome in Pamir" adressé dans un grand sourire par la fille du manager avant que je ne sombre dans des rêves de rencontres (avec des panthères des neiges bien sûr). Le Pamir Lodge. Bonne pioche : le parfait repère de travelers avec des autocollants de globe-trotters, des vélos à louer, des cartes annotées et une tente pour partager le thé. La douche fait l'effet d'une résurrection, autant que le "welcome in Pamir" adressé dans un grand sourire par la fille du manager avant que je ne sombre dans des rêves de rencontres (avec des panthères des neiges bien sûr).

Lundi 18 juillet

Réveil en toute fin de matinée, le corps et l'esprit encore bien embrumés par le pénible trajet de la veille. L'objectif est de retirer des sous, car je n'ai trouvé que deux distributeurs qui fonctionnaient à Dushanbe mais dont les plafonds de retrait étaient bas (100€ pour l'un, 200€ pour l'autre). Et si la nourriture ne devrait pas me coûter grand chose (un plat de plov ou une soupe à la viande et aux pâtes coûte environ somonis, soit 2€), ni le logement (j'ai ma tente mais je ne me refuserai pas les homestays quand l'occasion se présentera), les transports ne sont pas donnés (450 tjs le trajet Dushanbe Khorog) et si je dois avoir recours aux services d'un guide, d'un vélo ou d'un yak pendant mes treks, autant pouvoir le faire. L'affaire est vite pliée au guichet de la banque, alors que je craignais qu'il n'y ait ni "bankomat" ni connexion internet suite aux émeutes du 19 mai qui se sont soldées par 12 morts et la coupure des télécommunications. C'est donc pété de thunes que je me mets en quête d'une bonne table. Coup de bol, c'est jour de marché au "Afghan Bazar" : après plusieurs minutes à divaguer parmi les bonnets perses, les fruits secs et les épices, j'aperçois un coin où les thermos bleus ou verts ainsi que les fumées s'échappant des bols ne trompent pas. À moi le journal Sud Ouest du jour et mon assiette d'huîtres, comme au marché des capucins ! Bon, ce sera plutôt soupe et les fameux mantous, accompagné de "kampot" (jus d'abricots frais si j'ai bien compris). Un régal, sous le regard amusé des trois vieilles femmes qui passent leur temps à me scruter en échangeant des conjectures à mon sujet. D'après elles, j'ai des traits de Pamiri, ce qui est de bon augure pour mon insertion sociale des jours à venir avec les bergers des montagnes. J'en profite pour apprendre avec elle qq mots en langue locale mais c'est compliqué parce que sont utilisés le tadjik (qui est très proche du farsi afghan ou du dari pakistanais), le russe mais aussi divers idiomes spécifiques à chaque vallée de cette région montagneuse. Autant ressortir mon maigre vocabulaire de basque ou de wolof ... Il fait chaud, j'ai les poches et le ventre pleins, je me dis que ce n'est pas cette fin d'après-midi que je vais quitter le Pamir Lodge pour me mesurer aux premiers tracés GPS soigneusement téléchargés avant mon départ (encore faudrait il que les fonds de plan de Google Maps, Wikiloc ou Orux maps restent bien sagement dans le cache de mon téléphone, ce qui semble aussi hasardeux que le fonctionnement de mon GPS ... grrrr). Je continue donc ma déambulation pour atteindre rapidement le parc municipal, dans lequel se trouve une piscine naturelle, le PECTA visitor centre (l'Office de tourisme du Pamir), et une superbe terrasse en bois où je me pose en dégustant une carafe de thé vert glacé, hyper goûtu et efficace pour écraser sous la chaleur (recette supposée : un litre d'eau, des glaçons, une tige de menthe fraîche, un quart d'orange et un citron pressé). Tant que j'ai la possibilité de charger mon téléphone, j'en profite pour lire les matinales du Monde de la semaine passée et rédiger ces notes de voyage. L'appréhension devant ma capacité à gérer les treks à venir (je crois que j'ai vu ambitieux en termes de distances et d'altitude) est renforcée par ma crainte de ne pas trouver de combustible pour mon réchaud à bois : quand je lève les yeux pour scruter les cimes qui m'entourent, je ne vois que du marron. Je me rassure en me disant que les treks que j'ai sélectionnés sont tous le long de ruisseaux et que malgré l'altitude, il doit bien y pousser qq arbustes prêts à se sacrifier pour cuire les rations déshydratées, mes soupes en sachet ou ma semoule (bio). Et que de toute façon, j'ai au fond du sac un pot de rillettes et un morceau de tomme de chèvre (qui doivent avoir bien faisandé depuis mon départ de Bordeaux et notamment la journée d'hier sur le toit du taxi collectif) : il ne peut donc rien m'arriver, c'est scientifique. Comme m'a dit l'ami Gaël mercredi alors qu'il me filait son réchaud à bois et son altimètre, la mort dans l'âme de ne pouvoir m'accompagner en raison du COVID contracté la semaine dernière, en référence à un trek à Oman sur deux jours entrepris alors que les seules vivres à disposition étaient un sachet de bonbons : "on survit bien avec un paquet de Dragibus !" Je réalise que je viens d'activer le mode "traveler". Autant avant-hier en luttant contre le sommeil au petit mati​n en attendant l'ouverture de l'administration OVIR, le ventre vide, sans argent local, seul (ou plutôt accompagné de clodos Mongols partageant une boisson douteuse en lieu et place de mon camarade Gaël) dans un parc municipal de Dushanbe, je me demandais ce que je foutais bien là, autant je sens que j'ai retrouvé l'esprit curieux, résilient et confiant qui m'avait animé pendant les six mois de mon périple africain de 2009. M'en fiche de garder trois jours de suite le même t-shirt, peu importe les horaires des repas, content de me lever très tôt, pensées hors contrôle, ... le caméléon a repris le dessus. Le premier jour je me suis surpris à me demander si trente jours de congés ce n'était pas trop. Aujourd'hui je me souviens qu'au bout de cinq mois de voyage en Afrique je regrettais de ne pas rester qq semaines supplémentaires. Yallah yallah et inch'Allah. Depuis que j'écris ces lignes, le soleil a commencé son déclin : la température devient nettement plus supportable, de jolis micro contrastes apparaissent dans les plis de l'imposant massif qui me fait face et il serait temps de goûter à la piscine municipale. Après un bon bain, je suis ravi de valider dans le parc un de mes derniers achats : des sandales de compétition, imperméables et ajustables. C'est peut être un détail pour vous, mais pour qqun qui va passer un mois à crapahuter, ça veut dire beaucoup ;). Dans ce "central parc of Khorog", je croise des adolescentes aux jeans troués, des vieux qui refont le monde autour d'un banc et des voisins qui s'interpellent. Khorog apparaît comme un havre de paix, un lieu d'éducation, un refuge de libertés sociales. Quand on pense que de l'autre côté de la rivière, les talibans ont interdit aux jeunes filles d'aller à l'école... Entourée de montagnes vertigineuses, j'imagine qu'elle a des airs de ressemblance avec Katmandou, à l'autre extrémité de la chaîne himalayenne. Il y a quelques touristes, surtout des Allemands à en croire les bouquins disponibles à l'échange de l'auberge. C'est vrai qu'ils ont une habitude reconnue d'envahir ce qu'ils peuvent, les cousins germains ! Trêve de (mauvaise) plaisanterie, ils ont par contre une vraie capacité à dénicher les purs spots : que ce soit en Gironde, au pays basque, en Espagne, au Maroc ou ailleurs, j'ai souvent aperçu des combis WV dans des endroits reculés mais superbes. Revenu à l'auberge Pamir Lodge, je me rends compte que j'avais oublié de télécharger les fonds de plan Wikiloc, Orux maps, le relief de Google Maps et la région dans Peakview : je mets à profit le réseau Internet qui ne fonctionne que la nuit pour réparer ces omissions (c'est pas faute d'y avoir passé des heures dessus quand j'étais à Bordeaux, mais quand on a du réseau tout le temps ou bien presque jamais, ça change pas mal de choses pour un geek comme moi). En sortant de la cuisine de l'auberge pour rejoindre mes pénates, je suis interloqué par un énorme nuage dans le ciel que j'avais toujours vu d'un bleu immaculé depuis mon arrivée dans ce pays : en guise de nuage, je réalise rapidement qu'il s'agit de la montagne, baignée de la lueur lunaire, tellement haute et massive qu'elle semble flotter dans le ciel. Cette nuit là, au seuil de mes rêves de randonnées sur le toit du monde, je prends brutalement conscience de leur prix.

Mardi 19 juillet

Avant de partir, je révise les médicaments de ma pharmacie : je n'ai pas pris les emballages ni les notices, et je me mélange entre l'anti diarrhéique et celui contre le mal aigu des montagnes. J'ai décidé de faire le trek qui va de Tusion à Verdara, dans la vallée de la Shokdara. Il n'a pas l'air très long et c'est facilement accessible depuis Khorog. Dernier brief avec Saïd le manager du super Pamir Lodge qui à 8h rentre de son entraînement quotidien de football. Échange de numéros de téléphone, au cas où j'ai besoin de contacter qqun dans le secteur. Départ tranquille pour sortir de la ville, puis une fois franchi le checkpoint de Khorog, je fais du stop jusqu'à l'embranchement de mon village de départ avec un chauffeur de taxi, ouvrier retraité de la compagnie d'énergie du Pamir, qui m'offre la course. Ça commence sec, je progresse lentement mais agréablement en longeant un ruisseau canalisé qui alimente au passage chaque habitation. Il y a un peu de monde dans ce gros village agricole et alors que j'atteins son sommet, je me fais interpeller par trois jeunes filles (16-17 ans) qui veulent juste discuter pour pratiquer leur anglais avec un étranger. J'hallucine de leur intrépidité mais engage bien volontiers la conversation qui confirme leur curiosité mais aussi une ouverture sur le monde que je ne soupçonnais pas. Moment comique quand passe à côté de nous, arrêtés au bord du chemin, leur enseignante qui surprend ses élèves en train de mettre en pratique ses cours : la plus bavarde m'avoue qu'elle est en profonde admiration pour elle (" she is so beautiful, so styly"), mais qu'elle ne veut surtout pas faire son métier. Les deux garçons que je rencontre un peu plus haut sont nettement moins entreprenants mais non moins sympathiques : ils commencent par m'offrir des sortes de cassis sauvages, puis insistent pour m'aider à porter mon petit sac à dos, et deux kilomètres environ après avoir quitté Tusion, m'entraînent au bord du chemin derrière un joli terrain de foot pour me montrer leur endroit préféré de baignade, un coin calme du ruisseau qui fait un coude et offre une superbe piscine naturelle bordée d'un gazon que les vaches se font un plaisir de transformer en pelouse digne d'un green de golf. À la sortie de ce dernier village, ils me font signe qu'ils ne peuvent monter plus haut et je récupère mon sac et ma marche solitaire. Le paysage se transforme progressivement : d'une vallée agricole, je passe à de la moyenne montagne où ne subsistent que quelques bergers et leurs troupeaux. Je fais une petite sieste dans l'ombre du pli du flanc est, puis reprend le chemin qui mène aux alpages. Arrivé sur un long replat en fin d'après-midi, je pose mon bagage sur une jolie pelouse plate idéale pour poser la tente. Patatras : un énorme troupeau envahit le site, puis le berger apparaît, qui me fait comprendre que ce n'est le bon endroit pour se poser. Moi qui pensais que la journée de sueur était achevée, me voici contraint de recharger la mule. Pas très longtemps, puisque rapidement apparaît une fortification sommaire en pierres : il s'agit de sa bergerie d'estive. Je ne me rappelle plus de son prénom mais pour moi, ce sera François, tellement il ressemble au berger Lozèrien de mon enfance : les mêmes traits burinés, le même regard malicieux de celui à qui on ne l'a fait pas, la même démarche légèrement voûtée mais d'une efficacité redoutable. Il officie à la manette du troupeau avec son fils, un grand ado au visage doux. À leur arrivée, sa femme, sa fille qui doit avoir un âge proche de son frère et un petit de deux ans accourent vers eux. Mais pas le temps pour les papouilles, il faut faire rentrer tout le troupeau de brebis dans l'enclos, puis ensuite récupérer les plus jeunes brebis pour les mettre dans un enclos spécifique. François me donne un bâton pour aider à la tâche, mais j'ai été aussi incapable d'attraper les jeunes brebis à mains nues que je ne l'aurais été de les balancer dans leur nouvel enclos. Je fais beaucoup rire le petit dernier, qui passe son temps à me faire des "pouces" et à éclater de rire quand je lui réponds par le même geste. Le soleil est tombé entre-temps, ce n'est pas ce soir que je monterai la tente. Ni que je testerai le réchaud à bois : invité à m'allonger sur une natte dans un abri attenant à l'enclos et constitué de trois murs en pierre d'un mètre de haut et d'un toit en bois, je manque de m'endormir quand la femme du berger nous apporte un plat de pâtes baignant dans de l'huile et une sorte de crème fraîche faite sur place. Tout à fait mangeable : j'avoue que j'appréhendais un peu vu ce que j'avais lu et entendu sur la nourriture locale. Les deux ados s'affrontent aux cartes à même le sol à grands éclats de rire tandis que le petit est fasciné par l'écran de mon téléphone. Je ne suis pas déçu quand François me désigne l'endroit pour dormir, qui est le même que celui où on vient de dîner, c'est-à-dire quasiment à la belle étoile.

Mercredi 20 juillet

Nuit horrible. Chaud, froid, boucan infernal des brebis qui pètent et des chiens qui aboient sur les veaux qui meulent. Impossible de trouver une position confortable entre le mur en pierre et le fils du berger qui dort les bras en croix comme un bienheureux. Pour ne rien arranger, au moment où j'esquisse un somme, v'là t'y pas que je suis réveillé en panique par un premier tremblement de terre, suivi d'une réplique quelques secondes après. Léger, rapide, mais quand même. Autant j'avais identifié tout un tas de risques à ce voyage (le combattant isolé de l'État islamique, le test COVID positif à l'arrivée, la rupture de glacier, le téléphone qui tombe dans un torrent, la tourista aiguë, le flic mal luné au checkpoint, le trafiquant afghan ou le Ouïghour en cavale, ...), autant celui-ci je ne l'avais pas vu venir ! Heureusement, les murs en pierre sèche tiennent le coup. Je suis soulagé quand le jour se lève, un peu moins quand arrive le petit déjeuner : pain rassis trempé dans un mélange de thé tiède, de lait et de crème. Passons. Je prends congés de ma première famille d'accueil Pamirie pour engager une montée tranquille jusqu'au pied de la grande ascension. Mais ereinté par la chaleur et l'altitude qui commence à produire ses effets (j'ai dépassé les 3.500 mètres), tel un pantin désarticulé, je renonce à m'engager dans une grimpette qui doit me mener à 4.750m. Je sais que si je m'y engage, non seulement je ne pourrai pas m'arrêter en chemin (ça grimpe sec et ce n'est que de la caillasse) mais il faudra de surcroît que je redescende dans la vallée opposée, suffisamment pour trouver un site propice pour poser ma "palodka" (tente). Il est 12h30 et c'est la fin de la journée de trek. Je me dis que je vais en profiter pour bouquiner et écrire mais je n'ai même plus l'énergie pour celà. Impossible de bouquiner. Un mal de crâne caractéristique du mal des montagnes commence à apparaître. Je m'allonge pour faire une sieste mais les taons m'en empêchent. Je monte la tente pour me protéger mais le soleil est à son zenith et il fait rapidement plus de 40 à l'intérieur. Retour sur l'herbe. Tentative de protection contre le soleil et les insectes grâce à un voile. Je somnole jusqu'à ce que le soleil passe derrière la montagne. Première tentative de faire fonctionner le réchaud à bois, premier échec. Heureusement, il me reste un bout de saucisson et un bout de fromage : ce menu froid (mais français) fera l'affaire pour ce soir. Je me forcer à manger une semoule même pas tiède mélangée à un potage asiatique en poudre. C'est vraiment pas bon mais ça reste mangeable et surtout il faut se forcer à manger en montagne. Au pieu à 18h30 !

Jeudi 21 juillet

Contrairement à mes craintes, la nuit est plutôt bonne. Tour du cadran ! Je m'en veux presque d'avoir autant dormi. Il me faut que bonne heure avant de lever le camp et c'est bien trop tard que je me mets en marche : à 9h, le soleil cogne déjà bien. Mais le moral est revenu, le sac me paraît moins lourd et les jambes sont plus fermes que la veille. La progression lente, jamais à plus de 250m/h d'ascension verticale : surtout ne pas me mettre dans le rouge. J'arrive à me mettre dans mes pensées à tel point que j'entreprends une violente altercation avec Yann Arthus Bertrand (le mec me fait la morale sur le bio et l'écologie alors qu'il se fait livrer un drone high tech made in China par Amazon sur l'île de Port- Cros : non mais oh !), qui me fait gagner 150 mètres de dénivelé. La jolie robe blanche du pic Maïakovski, dont j'apercevais le crâne depuis deux jours, s'offre désormais à ma vue. Quelques jolies fleurs jaunes, rouges et violettes ornent le maigre filet d'eau que je remonte. De temps en temps, un oiseau dont le chant pareil au roulement de sifflet d'un gendarme me rappelle à l'ordre de ma difficile ascension. Honnêtement, j'ai du mal. Jusqu'à 200 mètres du sommet (c'est à dire 1 heure environ de marche, ou plutôt de lutte), j'ai douté. Avec le manque d'oxygène dans l'air, la morsure du soleil et le poids sur les épaules, impossible d'aligner plus de trois pas consécutifs. J'atteins finalement le col à 15h15 au lieu de 12h30 escompté. La vue sur l'Indu Kush afghan d'un côté, et de l'autre sur les pics Marx et Engels, est incroyable. Enfin de la très haute montagne, pour de vrai ! Mais je n'ai que peu le loisir d'en profiter : j'ai pris tellement de retard par rapport à l'horaire prévu que j'ai intérêt à ne pas tergiverser si je veux atteindre un spot assez bas versant opposé pour trouver de l'eau et un coin plat et herbeux pour planter ma tenté. L'hypothèse de passer la nuit recroquevillé dans mon duvet dans un recoin pierreux de la montagne n'est pas assez repoussante pour me faire accélérer, puisque c'est tout bonnement impossible cardiaquement. Mais suffisante pour ne pas passer plus d'une minute au sommet. Même pas la force de raconter un petit mot de solidarité dans une vidéo pour l'ami Gaël (et pourtant je l'avais préparé dans la montée). J'étais dans un pierrier casse gueule pour finir l'ascension, je suis dans des éboulis pentus pour démarrer la descente. Peu importe : psychologiquement, le sommet a été atteint, et je sais que chaque pas en avant me fera récupérer un micro dose de capacité pulmonaire. Le moral, qui avait été bien atteint sur les deux dernières heures d'ascension finale, commence à remonter. À tel point qu'à 17h30 et face à un superbe spot de bivouac, je décide de prolonger la journée de marche pour atteindre, 6 kms plus loin, un autre spot au confluent de deux cours d'eau. Les papillons, le mulot et le renard que je croise égaient ma course contre la montre mais il fait déjà nuit quand je parviens au fameux spot, dans un état physique digne d'un marathonien, et c'est à la frontale que je jette mes dernières forces dans le montage de la tente.

Vendredi 22 juillet

La nuit ne fut pas trop mauvaise mais j'ai la jauge d'énergie à zéro. Réveillé vers 7h par la chaleur dans la tente (dès que le soleil tape dessus, c'est un four), je sors le matelas gonflable pour lire la presse emmenée avec moi pour servir d'allume-feu. Je réalise que je n'ai presque rien avalé la veille. Non seulement je n'ai aucune faim depuis mon arrivée dans le pays (effet de la chaleur ou de l'altitude ?), mais j'ai été réveillé cette nuit par un début de tourista. Pour me remettre les idées au clair, je retourne dans la mini piscine d'eau ferrugineuse dans laquelle j'avais plongée mes jambes tremblantes la veille après avoir monté la tente et avant d'aller me coucher. C'est frais mais c'est bon, et surtout rigolo de voir son corps recouvert de minibulles, comme si je nageais dans du Perrier. Un troupeau de vaches passe, puis le paysan, qui remplit deux bouteilles à la source, m'expliquant que c'est très bon pour le corps ("minéral" en tournant la main sur le ventre, ça doit vouloir signifier ça, non ?). Tout en m'interrogeant sur l'aménageur de cette piscine, j'entreprends de la nettoyer en arrachant les quelques plantes qui se logent dans les interstices du muret. C'est dire si j'ai envie de reprendre la route... De ma baignade, j'aperçois le reste d'un foyer et me dis que c'est l'endroit idéal pour tester à nouveau mon réchaud. Il me faut faire un feu à l'extérieur du réchaud avant de le transvaser, rechercher dans les archives de mes photos pour trouver celle prise par Gaël quand il l'avait testé sur sa table de jardin, et me brûler deux fois pour parvenir à faire chauffer l'eau pour mon café. Et encore, dans la précipitation, j'ai utilisée l'eau de la source ferrugineuse. Sachant que le sachet de café soluble est un truc douteux récupéré à l'hôtel de Dushanbe et que j'y trempe un espèce de croissant industriel fourré à la confiture d'abricot pris la veille à mon auberge, v'là la baroquitude du petit déjeuner ! Je reprends ma lecture puis réfléchis à la suite de mon séjour. Il est évident que j'ai atteint mes limites. 4 jours en autonomie, entre 3000m et 4750m, avec tout mon barda sur le dos, sous un soleil vif, en dormant mal et en mangeant peu, c'est too much. Il ne faudrait pas que la souffrance l'emporte sur le plaisir de randonner. En 2009-2010 en Afrique, même quand je m'enfonçais dans la brousse, je trouvais toujours une natte pour dormir, un vrai repas par jour, et s'il y avait la chaleur, il n'y avait pas l'altitude. Et puis je n'ai plus 30 ans. Et puis je n'ai pas fait la préparation physique nécessaire. Et puis n'est pas Marco Polo qui veut. C'est évident, le programme esquissé, qui consistait à sillonner les montagnes en autonomie pendant quatre semaines, était aussi prétentieux que dangereux. Je n'ai croisé personne pendant ces deux jours au-dessus de 3000m, or je me suis fait prendre le pied sous un rocher déséquilibré et j'ai chuté à trois reprises, heureusement en m'en sortant avec des égratignures superficielles. En reprenant le topo du circuit dans "trekking in Tadjikistan", je m'aperçois qu'il est donné comme "hard", ce qui me rassure. Et je vois que le circuit suivant que je visais est donné comme "very hard" avec marche sur glacier, passage à plus de 5000m, alpinisme et parties très exposées. Je m'interrogeais sur sa réalisation, en me disant que je pourrais toujours faire demi-tour si ça devenait trop périlleux, mais maintenant je tiens ma réponse. Je décide donc de passer ma journée à finir tranquillement la randonnée et à redescendre au Pamir Lodge de Khorog où m'attend un vrai lit et une bonne douche. De quoi "me refaire la cerise" (et l'estomac), reprendre des forces avant d'envisager d'autres treks compatibles avec mes moyens physiques. Imaginer des circuits sur Google maps devant son écran et sa tasse de café, c'est une chose. Se mettre en route le ventre vide et en vrac sous 35 degrés dans des pierriers avec des débuts d'ampoules et des piqûres de moustiques, c'en est une autre.

Samedi 23 juillet

La nuit fut bonne et je me réjouis de m'offrir une journée libre. Pas de col à gravir, pas de bois à trouver pour tenter de faire fonctionner le réchaud, pas de sac à porter : c'est aussi ça les vacances. Pour fêter ça, je m'offre le luxe (3€) de me payer une machine à laver pour repartir comme un sou neuf à ma prochaine rando (et avoir moins honte dans le prochain transport collectif). Alors que je m'apprête à partir flâner dans Khorog, je discute avec la gérante qui m'invite à me joindre aux deux touristes arrivés la veille au soir et que sa fille va guider au Ismaeli center. Les touristes en question : une Kazakh au profil très asiatique, et un Indien qui bosse à Dubaï mais qui n'a que deux jours à passer dans le coin parce qu'il doit rejoindre un rassemblement de salsa bachata en Ouzbékistan ... Ça doit être ça qu'on appelle la mondialisation. Découverte très intéressante de cette culture, omniprésente dans le Pamir, qui constitue bien plus qu'une branche de l'islam. Déjà, leur interprétation du Coran est très différente de celles que je connaissais (seulement deux prières par jour, qui se font moins dans des mosquées que dans des lieux de rassemblement où hommes et femmes prient côte-à-côte, ramadan optionnel, etc.). Il y a quelques inscriptions en arabe mais ma guide me confie que presque personne ne lit l'arabe. Mais c'est surtout un mouvement spirituel qui promeut l'éducation, l'ouverture à l'autre et au monde, ... Dans le centre coexistent un lieu de prière, une bibliothèque, un centre de conférences, des salles de classes dotées de vidéoprojecteurs, une crèche et un plateau open space pour les businessmen. Ce mouvement est international, il constitue un réseau bien implanté dans de nombreux pays musulmans et semble économiquement puissant et influent. D'ailleurs le frère de ma guide se fait financer ses études au Kenya grâce à la Fondation Aga Khan, fondation dont j'avais déjà vu le logo à plusieurs reprises en Afrique notamment sur des restaurations de monuments culturels et religieux. C'est ce même mouvement qui finance la grande université de la ville, l'University of Central Asia, complexe clinquant à l'est de la ville. Quelle modernité ! Quel contraste avec les talibans afghans qui sont juste de l'autre côté de la rivière ! En plus, le mouvement semble assez inclusif, et ne pas concerner qu'une classe urbaine moyenne ou aisée : les jeunes rencontrés en montagne m'ont fait part de leur intention d'étudier dans cette institution. Et même si la gérante m'affirme que ce mouvement n'a rien à voir avec la politique, comment cette pratique spirituelle holistique qui irrigue l'éducation et la vie sociale de la quasi totalité des habitants de la région autonome du Haut - Badachshan (GBAO, qui recouvre les montagnes du Pamir) et dont on sent bien la fierté d'appartenance chez les Pamiris, pourrait être étranger aux revendications de reconnaissance identitaire qui alimentent régulièrement les relations avec le pouvoir central (et lointain), au point de s'être récemment soldées par des manifestations réprimées dans le sang, des emprisonnements et la coupure d'Internet ? Cette ouverture sur l'extérieur m'avait sauté aux yeux quand la jeune fille de Tusion, au début de mon trek, m'avait dit ce qu'elle écoutait comme musique : des chanteuses arabes, russes et indiennes. Ses goûts illustrent parfaitement les attaches culturelles, religieuses, ethniques du pays, linguistiquement perse, religieusement musulman, politiquement longtemps soviétique, et géographiquement asiatique. Suite à cette visite collective, je prends mes distances avec le groupe (point trop n'en faut) pour aller me baigner dans la piscine extérieure qui grouille de monde (je remarque néanmoins à force de le traverser que chaque secteur du parc entourant la piscine a son public : les femmes plutôt vers le haut sur les bancs ou côté petit bassin, les collégiens plutôt côté grand bassin à faire des concours de plongeons, les grands un peu en retrait, et les vieux côté fleuve. Pour les rencontres, ça se passe dans les recoins, étant précisé à l'entrée du parc que les bisous y sont interdits ! Le temps que mon caleçon sèche sur moi au soleil, je bouquine Sovietistan tout en observant d'un coin de l'œil la riche vie sociale qui se joue autour de moi. J'arrive trop tard pour déjeuner au marché, je me replie sur le Silk road où je me régale d'un plat constitué de légumes frais et de riz sur une base de yaourt légèrement fermenté, accompagné comme boisson de "kompot", sorte de jus d'abricots pressés. Je me mets ensuite à la recherche d'une connexion internet wifi, ce qui est très compliqué ici, pour une raison que j'ignore. Après avoir fait sans succès les cafés à touristes du centre ville, la poste et les deux opérateurs de téléphonie mobile, c'est au troisième étage d'une espèce de pépinière d'entreprises qu'un jeune cadre dynamique me partage sa connexion internet, tandis que son collègue m'offre une espèce de boisson fermentée aux fruits, imbuvable. Je suis néanmoins bien content d'avoir pu donner qq nouvelles, et d'avoir pu faire la mise à jour podcasts Radio France, Matinales du Monde, classement général du tour de France et état des incendies en Gironde. Rien de bien folichon au final, autant profiter des montagnes Tadjikes. Il est trop tard pour faire la sieste quand je rentre à l'auberge, mais je bouquine un peu avant de faire connaissance avec un autre Indien qui fait le tour du monde avec son magnéto et sa caméra à la recherche des minorités ethniques, sociales et religieuses telles que les Pamiris. Il n'a prévu que dix jours dans le coin, ce qui me fait douter de la valeur scientifique des enseignements qu'il tirera des témoignages de terrain, mais c'est pour son plaisir, même s'il vend des articles de son blog à des journaux en ligne pour financer ses pérégrinations. Il a fait l'Amérique du Sud, l'Amérique centrale, l'Asie du sud-est et s'attaque à l'Asie centrale avant de viser l'Afrique. Je mets en rapport l'humanité de son entreprise avec son bilan carbone, sans pour autant en tirer une quelconque conclusion, puis réalise qu'il évite les pays occidentaux en l'imaginant avec son magnéto aux fêtes de Mauléon ... Je fais surtout la connaissance d'un motard Français qui vient d'arriver, Victor. Lui est parti de région parisienne il y a plus de trois mois et son objectif est de rejoindre le Japon d'ici l'automne. Il a adoré l'Iran, galéré pour contourner le Turkménistan, et malgré sa quête de liberté absolue, doit se tenir chaque jour informé des réalités géopolitiques et sanitaires pour ajuster sa route (frontière Kazakh fermée, Chine inaccessible, suspension des bacs entre la Sibérie et le Japon sur fond de rivalités territoriales, etc.). Le garçon est humble et a la tête sur les épaules, je suivrai son profil Instagram pour voir ce qu'il devient et si lui, grâce à sa moto, parviendra à descendre la vallée du Bartang, objectif de 300kms que j'avais envisagé mais qui me semble maintenant bien trop ambitieux voire dangereux à pieds. Faute de sommeil, je pars me promener dans le quartier, usant de ma frontale pour éviter de me fouler la cheville dans les bas-côtés. Tout semble fermé et désert, mais j'aperçois un rai de lumière qui sort d'un espèce de club. J'hésite, je m'approche, puis prend le parti de tenter ma chance sans avoir d'idée de ce que je vais y trouver. Il s'agit en réalité d'un club de billard : une douzaine d'hommes d'âge moyen s'affairent autour de deux énormes billards russes (que des boules blanches avec des numéros). La lumière tamisée, l'heure tardive, que des gars, costauds, vêtus de maillots de sport ou de bobs : ça ressemble à un début de téléfilm de série B, mais celui qui parle le mieux anglais de la salle, flanqué d'un t-shirt de LeBron James, vient discuter avec moi, m'explique que le respect est une de leurs valeurs fondamentales, qu'il préfère les Américains aux Russes et il est touché quand je lui montre l'article du Monde de la veille sur la répression en cours du gouvernement du Tadjikistan sur les autonomistes Pamiris. Une nouvelle fois, je partirai sans payer, invité par la maison pour le thé vert consommé au bar en les regardant s'affronter sans comprendre les règles du jeu.

Dimanche 24 juillet

La gérante m'ayant averti que j'aurais du mal à trouver un transport public pour rejoindre Jelondy, ma nouvelle destination, je ne suis pas pressé de me lever. Je lis quelques articles du Monde puis entreprends de me séparer de mon petit sac à dos : l'idée est de partir randonner pour 8 à 10 jours puis de revenir ici, au Pamir Lodge de Khorog, pour reprendre des forces avant d'envisager la dernière partie de mon séjour. Je ne conserve donc que l'essentiel, notamment niveau nourriture, le petit sac vintage Décathlon du grand père restera au Pamir Lodge. J'avoue, je procrastine, je retarde l'échéance d'affronter l'incertitude du bitume. Faut bien avouer que je commence à me sentir à l'aise dans cette ville : à la terrasse du Choi Khog, le café restaurant du City Park, la gérante m'apporte mon pichet de jus de citron à la menthe dès que j'arrive et me dit qu'elle a commandé des fruits exprès pour moi (je profite de mon passage en plaine pour faire le plein de légumes et de fruits frais). Je finis par quitter la ville à pied. Un premier taxi collectif m'amène jusqu'à la sortie de la ville. Gratuitement. Un second me récupère un peu plus loin mais dans une montée : dommage, il n'a plus de puissance pour redémarrer et doit faire demi-tour pour remonter la pente avec élan. Il me dépose, gratuitement, après le checkpoint, où me récupère dans un superbe 4x4 un diplomate Tadjike bossant pour l'ONU qui rentre chez lui. Il me dit que ce n'est pas gagné que je trouve un moyen de locomotion pour Jelondy et me propose de passer la nuit chez lui. J'hésite parce que le gars parle un excellent anglais, semble très intéressant et sa maison fort coquette, mais il n'est que 17h15 et j'ai encore espoir de parvenir à couvrir les 130 bornes qui me séparent de ma destination. Les 50 kms suivants seront effectués à fond, sur une bande originale de techno arabisante, avec deux jeunes médecins originaires du nord du pays qui viennent faire des consultations dans la région, probablement dans un centre de santé de la l'Aga Khan. Ils me déposent dans une station service tenue par une sympathique famille qui m'invite à dîner un excellent mouton et dont le fils aîné négocie pour moi la fin du trajet avec un camionneur. Le pitch est parfait pour un reportage sur la mythique Pamir highway : coucher de soleil sur des montagnes de plus en plus aiguisées, camion énorme avec inscriptions chinoises sur la cabine, et cap sur la frontière avec l'Empire du milieu. Far east dans un décor de Far west. Pas un mot échangé avec mon chauffeur pendant ces presque deux heures de trajet. Il crache souvent par la fenêtre, évite soigneusement les nids de poule nombreux de la route qui tient parfois davantage d'une piste, qu'il doit connaître par cœur à force de faire les allers-retours de Dushanbe à la frontière chinoise, mais ne change (malheureusement) jamais de musique : une espèce de chanson de yoga insipide boostée par des synthétiseurs. Vers 21h30, mon gros camionneur mutique me fait savoir d'un mouvement du visage que le trajet s'arrête là pour aujourd'hui et m'indique une auberge de l'autre côté de la route. Il reste 7 kms jusqu'à Jelondy mais c'est logique que les camionneurs ne s'arrêtent pas dans les centres villes. L'auberge relève davantage du homestay que des prestations hôtelières. Aux regards étonnés des hôtes et aux excès d'attentions qu'ils m'accordent, il est évident qu'accueillir des touristes ne fait pas partie des habitudes de la maison. Les enfants sont priés de dégager, on dépose une nappe à même le sol de cette pièce composé d'un tapis entouré de nattes, on amène le thé (cool), puis un repas entier (moins cool : je dois faire honneur à un second dîner dans la même soirée, heureusement que le riz carottes est bon et constitue un régime parfaitement adapté à l'état de mes intestins). Le lavage des dents, c'est dehors, via un gros tuyau à même le sol qui me surprend : il y coule une eau chaude et soufrée qui me rappelle que Jelondy est une cité thermale. Difficile de m'endormir : je suis déjà à un peu plus de 3500m, et toutes les trois minutes environ, je dois prendre une grande inspiration. C'est un flippant cette sensation d'oppression mais je m'endors en me disant que le processus d'acclimatation à l'altitude va ainsi travailler tout seul cette nuit.

Lundi 25 juillet

On vient me réveiller vers 8h pour m'apporter le petit déjeuner au lit ! Je fais ma toilette à l'eau chaude soufrée en découvrant le paysage : on n'est plus dans les vallées encaissées mais dans de larges vallées surmontées de sommets blanchâtres. Je remarque un van abandonné sur son essieu qui me fait penser à celui de Into the wild : pas de doute, je suis à son seuil. Je quitte mes hôtes en réglant la pension complète (40 TJS, soit 4€) pour achever à pieds les 7 kms qui me séparent du point de départ de mon trek. 2 kms avant Jelondy, un convoi de deux poids lourds s'arrête à ma hauteur et me fais signe de grimper à bord. Là, forcément, le doute s'installe. Jelondy passe, le doute n'est plus permis, je suis en route pour Murghab. Dans la cabine je m'installe assis sur la couchette derrière les sièges conducteur et passager. Au centre, face à l'écran format 16/9ème, envoyez le film de la route de la soie ! Cartes dépliées et guides ouverts pour réinitialisation du programme. Un voyage sans changement de plan permanent, c'est une excursion de tour opérateur. C'est devant un long métrage que je me suis installé. Le paysage, d'une beauté farouche, évolue insensiblement au fil de la journée. Les lacets laissent place à de longues lignes droites alors que nous atteignons le plateau du Pamir, mais il y a toujours un cours d'eau, une montagne acérée ou un doux pelage qui alterne entre le duvet verdâtre et le marron cramoisi pour que jamais ne s'installe la monotonie. J'ai la sensation d'être dans une pirogue et de passer ma journée à regarder les rives varier, tel Johnny Depp dans Dead Man, ou alors lorsque je remontais le fleuve Niger depuis Bamako vers Tombouctou. Ici, une marmotte qui détale à notre passage, là un troupeau de yaks qui traverse, ou encore des chevaux (sauvages ?) qui s'abreuvent. Quelques fins nuages s'égrènent dans le ciel, tels des grains de beauté qui projettent leur ombre sur les flancs des montagnes, aiguisant ainsi les variations de couleur de leur peau. Notre convoi parvient vers 13h à Alichur, bourgade de basses maisons blanches où le vent persistant confirme cette sensation de Far west, tout comme les alignements de poteaux électriques, résidus des plans quinquennaux de l'aménagement soviétique, semblables aux poteaux télégraphiques des BD de Lucky Luke. Au restaurant, nous tombons sur mes convoyeurs de la veille : j'en profite pour payer ma tournée générale (225 tjs) pour remercier tout le monde de transporter le touriste à travers le Pamir. Comme le serveur parle anglais, ils en profitent pour me poser des questions ("c'est ton gouvernement qui te paye pour venir ici ?!"). Le chauffeur communique par talkie walkie à son homologue du camion derrière nous. C'est un gars charpenté, le regard franc et les yeux rieurs, dont les traits oscillent entre le Turc basané et le Népalais sec. Nous ne pouvons rien échanger, mais une complicité silencieuse s'installe. De temps en temps je lui tends la bouteille de Fanta débouchée pour qu'il s'hydrate. Ce sont des forçats de la route, livrés à eux-mêmes sur ces pistes parfois défoncées, devant faire face aux multiples problèmes mécaniques qui ne manquent pas de surgir vu comment les machines sont soumises à rude épreuve. C'est dans un parfait timing, peu avant le coucher du soleil, que nous parvenons à Murghab. Ville carrefour du Pamir oriental : au nord la longue route désertique qui mène au Kirghizistan en longeant le gigantesque lac Karakul, à l'est celle qui mène à la frontière chinoise, destination de mes convoyeurs. Un bout du monde, tels Atacama ou Tombouctou au milieu de leur désert. Une ville assez étendue, peu dense, où les aménagements laissent deviner la rigueur des conditions de vie l'hiver. Ce qui frappe en arrivant, c'est les habitants : ce sont des Kirghizes, reconnaissables à leur faciès typé mongoloïde (les Tadjiks sont Perses) avec leur peau mate et burinée, ainsi que leur haut chapeau brodé qui ressemble à un déguisement en carton pâte (dénommé kalpak). Je n'ai malheureusement pas le loisir de "traîner en ville" comme prévu : depuis une heure environ, mon ventre gargouille et je sens que la tourista revient en force. Au Pamir hôtel (le meilleur établissement de la ville, m'avait indiqué le serveur d'Alichur, à 110 TJS la nuit avec petit déjeuner mais sans wifi), je fais la connaissance d'un couple de Russes qui a décidé en mars dernier de fuir leur pays, dégoûté par la guerre en Ukraine et par l'absence de réaction de leurs proches. Ils se sont achetés une petite voiture passe-partout à Dushanbe, et vivent depuis quatre mois en sillonnant le Tadjikistan. Lui travaille à distance en faisant du design 3D, il a juste besoin d'une connexion Internet tous les 15 jours pour prendre les commandes de son employeur. Je ne peux malheureusement prolonger l'échange, appelé en urgence aux toilettes. Je passerai la soirée, la nuit et le lendemain à aller de mon lit aux WC et vice versa, incapable d'avaler autre chose que du thé, sans énergie. Pas d'autre choix que d'attendre de me retaper, vu que le parcours que j'ai commencé à projeter dans ma cabine de camion est assez ambitieux.

Mardi 26 juillet

Journée pas très intéressante. Très faible, je me force à me lever vers 8h30 pour prendre un petit déjeuner et ramener une théière pleine dans ma chambre où je me recouche jusqu'à 17h. J'entreprends alors d'aller faire un tour dehors pour prendre l'air. Les jambes flagellent et le souffle est court (Murghab est tout de même posée à 3620m), mais je sens que les médicaments font effet. Je vais saluer le camarade Lénine, dont la statue est toujours en place, dans ce bout du monde asiatique, trente ans après la chute de l'URSS et à plus de 3300kms de Moscou, puis croise Jens, un Allemand de 54 ans qu'on avait doublé en camion hier alors qu'il poussait son vélo sur une portion grimpante de la Pamir highway. On dîne ensemble, il me raconte sa vie au Japon (il bosse depuis 8 ans à la division poids lourds de Mercedes à Tokyo) et ses voyages (il profite de toutes ses vacances pour voyager : 92 pays à son actif). La soupe et le riz carottes me font le plus grand bien : je décide de lever le camp demain à l'aube.

Mercredi 27 juillet

Réveillé très tôt, j'en profite pour lire tous les articles portant sur le Tadjikistan que je m'étais imprimés avant de partir. Ça fera ça de moins à porter. Problème depuis hier soir, je ne reçois plus le signal GPS, ce qui est très problématique pour mes randos à venir. Normalement, pas besoin de réseau et même en mode avion, ça fonctionne, ce qui est très pratique pour économiser la batterie sur des treks de plusieurs jours. Ça m'est déjà arrivé au Maroc il y a quelques années et j'avais réussi à le faire réapparaître en me connectant à un réseau (la triangulation tout ça tout ça ...). Souci : ça fait une semaine que je n'ai pas de connexion. Je tente l'achat de SIM locale (réseau Megafon : 100 TJS) au marché (marché de Murghab : des containers de transport maritime alignés côte à côte). Heureuse idée, divine surprise : quelques minutes après, le curseur redevient bleu sur mon fond de plan topographique Orux maps. Quitter à pieds le bout du monde pour aller encore plus loin, ça fait bizarre... 100 bornes plus loin, il y a bien le fameux lac Karakul et le bled du même nom, puis encore plus loin, le Kirghizistan, mais sinon, c'est le paysage de Mad Max. J'ai 6 bornes à faire pour rejoindre un embranchement à gauche qui, en remontant une vallée, m'amènera au départ d'un tracé GPS. J'en fais la moitié d'un bon pas, l'autre moitié à bord d'un pickup de militaires qui me prennent pour un fou quand je les fais me déposer à l'embranchement. De là j'ai 16 kms dans une vaste vallée. Je flippe un peu en ne voyant ni n'entendant la moindre trace d'eau, mais je poursuis la route sous un soleil de plus en plus mordant. À la moitié du trajet, une vieille Lada défoncée arrive à ma hauteur et me propose de monter, bien qu'ils soient déjà 6 à l'intérieur. Si je peux garder mes forces pour l'ascension, je prends. On arrive à un premier micro village, point de départ de ma randonnée, composé de trois yourtes. Je fais signe que c'est là ma destination mais on me dit qu'on reviendra. On ne va tout de même pas laisser l'étranger repartir le ventre vide : au bout de la vallée, deux yourtes, adossées chacune à un enclos. C'est spartiate mais confortable, une yourte : des tapis partout au sol, un poêle au milieu, un coin cuisine et plein de coussins. Je crains le pire niveau repas, vu que mes intestins sont encore en vrac, mais du thé, du pain et de la crème, ça passera, il suffit juste de ne pas trop tremper les morceaux de pain dans le yaourt fermenté. Le berger vit ici avec ses cinq enfants, d'une adolescente à un nouveau-né, qui mnobservent en permanence du coin de l'oeil. Après m'être gavé de thé, je découvre l'objet de la visite : l'achat d'un mouton. Les hommes passent un long moment dans l'enclos pour choisir la victime qui finira dans le coffre avec mon sac à dos. J'offre des bonbons, achetés au marché ce matin, à chaque enfant et on repart vers le premier village de yourtes, tandis que le plus vieux, à l'évocation de ma nationalité, ne me sorte "Pierre Richard, Gérard Depardieu, Jean Paul Belmondo ... et Patricia Kass" ! Je refuse une invitation à prendre le thé (sacrilège) : il est déjà 14h45 et je n'ai pour ainsi dire pas commencé mon ascension. Juste avant de partir, les passagers de la Lada me miment les animaux que suis susceptible de croiser là-haut : le loup, l'ours et la panthère des neiges. C'est donc le cœur léger que je débute cette randonnée, en me demandant dans les griffes et les crocs duquel je préférerais finir ces vacances. Aucun souci de repérage, le chemin est évident, il suffit de suivre le ruisseau et au pied du sommet partiellement enneigé, d'aller chercher le col à gauche. Sauf qu'arrivé à 4300m, le manque d'oxygène se fait bien sentir et que si je me souviens bien ma vitesse d'ascension verticale du premier trek, jen ai encore pour 2 à 3 heures de grimpette. Autrement dit, le soleil sera couché quand j'accèderai au col, et il fera nuit noire quand j'aurai assez redescendu pour pouvoir planter la tente. Partagé entre la prudence et la frustration de faire une randonnée un peu ridicule du coup, il faut croire que tous les "et surtout tu feras bien attention à toi, hein ?" entendus avant de partir ont produit quelque effet : à 16h30, un joli tapis vert et plat finit de me convaincre et accueillera ma couche du jour. Je pars à la recherche de bois de combustion : à part quelques brindilles et des bouses séchées, rien. Du coup, j'avale un petit paquet de sorte de noix de cajou acheté ce matin au marché et ça fera l'affaire. Alors que je finis le paquet et que je m'apprête à gonfler mon matelas, je m'arrête net. Que vois je qui descend du flanc de la montagne ? Un couple de loups ! Leur allure est celle d'une famille dans le parc du château de Versailles : tranquille, décontracté du museau ... Et v'la t'y pas qu'ils se dirigent dans ma direction ... "Ils ne peuvent pas ne pas m'avoir vu", me dis-je en ouvrant mon Opinel et en me remémorant mes face-à-face avec un éléphant puis un requin baleine. Et ben non, ils ne m'avaient pas capté : d'un coup, celui de tête se fige, lève le museau, me voit, on se toise trois secondes et il détale en entraînant son compère pour repartir d'où ils étaient venus. Je passerai le reste de la soirée à faire des vérifications panoramiques, à m'assurer trois fois que les rochers sur la crête n'ont la forme ni d'un ours ni d'une panthère, sans apercevoir autre chose qu'une famille de marmottes légèrement au-dessus de ma tente.

Jeudi 28 juillet

Départ vers 10h15, arrivée au col deux heures plus tard. 4750m, 20 degrés, 574 hPa. Montée agréable, régulière, dans une sorte de gravier. Le ciel est voilé, j'ai même eu droit à quelques gouttes de pluie dans la montée, mais ça atténue la morsure du soleil. Au col, un décor très minéral. Et, à perte de vue, des montagnes. Une forêt de géants de granite, la tête le plus souvent saillante et immaculée, les flancs allant des différentes teintes de l'ocre clair au gris foncé, et la croupe verdâtre. Étonnamment, aucune difficulté à respirer normalement au sommet. La première partie de la descente est très rapide : de grandes glissades dans les gravillons, comme sur les névés l'hiver dans les Pyrénées. Puis, exactement comme de l'autre côté, il suffit de longer le ruisseau jusqu'au fond de la vallée, et je serai passé de celle de Pshart à celle de Madian. Vers 14h30, j'arrive à ce qui ressemble à un camp de base : de modestes aménagements au sol, quelques déchets et des pierres en cercles. Et surtout, quelques morceaux de bois. L'occasion est trop rare : ce n'est pas que j'ai faim, mais ça ne se représentera peut-être pas, je m'arrête pour faire un feu et me "cuisiner", enfin, ma première portion individuelle lyophilisée. À l'ancienne, comme à Oman ou en Albanie, avec la gourde métallique dans le foyer (faut pas chercher à comprendre pourquoi l'étanchéité n'est plus parfaite). Ce n'est clairement pas bon, mais à en croire l'emballage, c'est plein de protéines et c'est pour les aventuriers. Ce qui n'aide pas à digérer pour autant : de toute façon, vu l'état de mes intestins, l'alimentation chez moi n'a plus qu'une vocation fonctionnelle, je dois m'alimenter pour ne pas voir fondre mes muscles. Dans la descente, je m'amuse avec les marmottes, qui semblent jouer à un mélange de chat-perché et de 1-2-3 soleil avec moi. L'arrivée dans la nouvelle vallée est surprenante : la rivière Murghab, assez large, semble profiter de la largeur de la vallée pour serpenter d'une montagne à l'autre, offrant en contrepartie de ses circonvolutions toutes chinoises une superbe pelouse d'un vert tendre qui tapisse l'ensemble de la cuvette. Quand j'arrive à la piste, ma décision n'est pas prise : à gauche, retour à Murghab (solution de facilité), à droite à une vingtaine de bornes en direction du lac Sarez, le début d'un autre tracé GPS qui semble mettre cap au sud moyennant 3-4 jours de marche pour rejoindre la Pamir highway. Mes jambes décident d'elles-mêmes : cap sur l'inconnu. De toute façon, j'ai l'impression que dans le coin, quel que soit le point cardinal choisi, j'aurai droit à des montagnes majestueuses, des vallées riantes, et un descendant d'Alexandre le Grand, de Marco Polo ou de Gengis Kahn qui me fera monter dans son camion chinois, sa Lada défoncée ou sur son yak fougueux vers de nouvelles aventures. En l'occurrence, une à deux bornes plus tard, s'arrête à ma hauteur une nouvelle caisse hors d'âge, conduite par le mec qui poursuit Tintin dans le Lotus bleu ("Lao-Tseu l'a dit...") avec à son bord un quadragénaire, un couple de petits vieux et une gamine. J'arnache mon sac sur le toit (vive les mousquetons) vu que les bêlements et coups en provenance du coffre suggèrent que ce dernier est déjà rempli. Direction Yak -Tal, bled d'une quinzaine d'habitations où, ô bonheur, se trouve une yourte faisant office de Guest house. Toute la troupe m'y accompagne et se fait servir le thé et le repas : comme d'habitude, du pain trempé dans deux types de yaourt crémeux (aïran), sauf que là j'ai droit en plus à une sorte de crêpe roulée aux pommes de terre (oromo), assez bonne. La configuration de la yourte est en tous points identique à celle d'hier, avec le tapis suspendu sur la gauche qui masque le coin cuisine et le petit meuble à sa droite où sont rangés tous les ustensiles, les théières étant suspendues à côté (l'armature en bois d'1,5 mètre qui fait le tour de la yourte kirghize est super pratique pour suspendre tout un tas de choses). Pour digérer et avant que le jour ne tombe, j'entreprends le tour du village, et je pique un tête dans la rivière pour me rafraîchir et me laver. Franchement, c'est bien la peine de choisir le pays le plus inconnu, de se rendre dans sa contrée la plus haute et éloignée, de passer de vallée en vallée par des cols à 4750m ... pour au final bénéficier de meilleures conditions que si j'avais choisi de faire le GR10 ou le chemin de Saint Jacques de Compostelle ! À part le jus d'orange frais le matin et la wifi, ce qui reste du domaine du supportable, rien ne manque. Et on s'était fait la même réflexion il y a trois ans à Oman avec l'ami Gaël ...

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