Parcours
Rouge : 1120 kms en voiture - Bleu : 300 kms à pieds
11 septembre 2022
Prologue
"Vous avez fait la Pamir highway ?!" Il eût une lueur dans le regard, une vivacité dans la voix et un souffle dans l'intonation que je ne lui connaissais pas. L'ami Gaël n'est pas du genre à s'emballer pour un rien, encore moins à adresser spontanément la parole à qui ne fait pas partie d'un cercle assez resserré et dont je suis depuis un paquet d'années désormais. C'était le début d'après midi, on redescendait du Djebel Shams, sommet de la péninsule arabique à Oman, et on hésitait à s'engager dans une autre randonnée de deux jours, à court de vivres. Heureusement, on avait alors croisé un 4x4 d'où était sorti un couple de Français qui nous avait senti en galère et nous avait donné leurs quelques provisions (dont un paquet de dragibus) en nous disant que les Tadjiks leur avaient maintes fois sauvé la mise de la sorte quand ils avaient traversé le pays à vélo.
Gaël m'avait bien raconté leur voyage en Ouzbékistan et au Kirghizistan avec l'ami Stéphane au sortir de leurs thèses, et comment depuis Osh le massif montagneux avait l'air démesuré côté Tadjikistan, mais les anecdotes d'ascension, de trajet ou d'alimentation que j'avais pu entendre de leur part à l'occasion de retrouvailles arrosées étant toutes plus trash les unes que les autres, l'endroit était resté dans mon esprit synonyme de lieu de perdition.
Puis il y eût cette "soirée diapos" chez l'ami Yaël, 2-3 mois environ après qu'il soit parti rendre visite à Jonathan, son ancien collègue d'Afghanistan du temps de sa carrière d'observateur électoral. Jonathan travaillait alors à Dushanbe pour une ONG Suisse. Yaël était allé l'accompagner avec sa petite famille pour un road trip d'une quinzaine de jours dans l'est du pays, et avait amené avec lui son appareil photo, un superbe Hasselblad, un argentique 6x6 doté d'une monture Zeiss dont la précision égale la luminosité. J'avais déjà été épaté par ses photos carrées ramenées du Népal une dizaine d'années auparavant. Mais ce soir-là, bercé par ses considérations géopolitiques, culturelles et linguistiques (quand on était colocataires, Yaël apprenait le russe tout en se remémorant le farsi auquel il s'était initié à Kaboul), le lieu de perdition prît un relief esthétique et aventureux.
Enfin, il y eût une de ces soirées de clochards célestes dont l'ami Jean, cuisinier professionnel à ses heures, nous gratifie régulièrement. Du moins quand il ramène de ses périples solitaires entre terroirs et cépages des plaisirs qui ne le sont pas. "Venez donc dîner demain soir à la maison, on se fera une bouffe sans prétention, je vous ferai goûter quelques flacons". Tripous, choux farcis, poêlée de girolles fraîches, avec des légumes qui ont cuit des heures à basse température, beaucoup de persil, et des accompagnements tirés de sous le lit (on a la cave qu'on mérite), l'adresse est plutôt bonne. Le genre de soirée où, à la quatrième partie de belote enflammée, il s'écrie : "ça commence avec un ver luisant, ça finit au phare de Cordouan". Bref, ce soir là alors que je narrais à Gaël, s'empiffrant de cacahuètes grillées à sec sur un Brézème ou un Marsanne-Roussane, ma soirée photos chez Yaël, il me répondit laconiquement : "ben allons-y". Le voyage venait de naître. Le repas commença avec un carignan, il se terminerait au Tadjikistan.
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