Parcours

Parcours
Rouge : 1120 kms en voiture - Bleu : 300 kms à pieds

11 septembre 2022

Dimanche 17 juillet

Le réveil ne fonctionne pas à 5h. Il a dû rester bloqué au fuseau horaire "travail" (3 heures de décalage), sans se douter que c'est en vacances que je me lève généralement le plus tôt. Heureusement, je me réveille spontanément à 5h12 : le jour innonde déjà le dortoir démuni de volets. Un copieux petit déjeuner m'attend dans le hall de l'hôtel, fait de cacahuètes, de prunes au sirop et de pêche confite. Le café soluble finit dans le sac, il sera davantage apprécié lors d'un réveil à 4000m et à 0 degré. Direction la gare routière de Dushanbe . Elle n'a rien à envier à celles de Tanger, Ouagadougou ou Bamako. Déjà animée à 6h, je fais grise mine en voyant que la seule "machina" disponible pour Khorog n'est pas un 4x4 mais une Opel Zafira : j'aime bien cette caisse mais en Gironde, pour y rentrer mes skis, mon longboard ou les jeunes des HSB en goguette. Pas avec 8 passagers sur une route dont tout le monde m'a alerté sur son état calamiteux et la nécessité de disposer d'un puissant Landcruiser pour affronter les traces des congères hivernales qui la défoncent au point de la rendre impraticable la moitié de l'année. Pas le choix cependant, un gars m'explique que vu le monde qui se rend au Pamir en juillet août, c'est difficile de trouver une caisse adaptée. C'est parti pour une journée à serrer les fesses. Le paysage devient rapidement aride : les collines caillouteuses, ravinées et couvertes d'un duvet jaune orangé baigné d'un soleil déjà haut dans le ciel se succèdent indéfiniment. Pas mal de bétail (vaches, chèvres, moutons), des champs de céréales et de fourrage, ainsi que des cultures vivrières et des plantations d'arbres fruitiers aux abords des villages, constitués de maisons rectangulaires coiffées de toits métalliques verts comme au Monopoly. Le chauffeur, d'une petite trentaine d'années, machonne régulièrement une herbe verte condensée dans un petit sachet plastique. Le reste du temps, il boit coca ou fanta (dont les bouteilles en plastique finissent par la fenêtre une fois vidées - je suppose qu'il y a des femmes payées pour faire le tri sélectif au bord des routes), téléphone ou crache par la fenêtre. Heureusement, le passager du milieu a la bonne idée de choisir l'épaule de l'acolyte de l'autre côté pour écraser sa tête le temps d'un court somme. De toute façon, vu l'état de la route, la conduite du pilote, les minipauses et les contrôles routiers réguliers, impossible de faire mieux que somnoler. Au bout de trois heures de torture, coincé à trois sur la banquette du fond, le monsieur à l'avant me propose d'échanger nos places pendant deux heures : "you are our guest". La délivrance, et tant pis si je dois glisser mes pieds entre des pastèques achetées qq kms plus tôt à l'occasion d'une de ces micro haltes dont on ignore la raison. Aussitôt, un covoitureur demande à ce que je mette à profit ma place de copilote pour faire office de DJ "fransky mousica" 😰😱🤣 et le chauffeur (je devrais plutôt dire pilote) me tend le câble à brancher à mon téléphone. Plutôt honoré que ma culture musicale soit connue et reconnue dans ces contrées lointaines, j'éclate de rire intérieurement en me souvenant que les seuls fichiers MP3 sur mon portable sont ceux du dernier album de Didier Super ... J'imagine déjà l'audience chanter "Putain de Chinois" alors qu'on se rapproche du puissant voisin ! Heureusement, je retrouve un remix de maloya avant de mettre la main sur les podcasts musicaux de Radio France. Bertrand Belin, NTM, Dominique A, Adèle et Raggasonic dans les oreilles d'un militaire tadjik et d'une mamoutchka Pamirie : si je ne me dévoue pas à faire vivre l'interculturalité ... Peu après 11h, on descend sur une large vallée. La rivière Panj, qui devient l'Amou-Daria en aval. De l'autre côté, là où pointent les premiers sommets enneigés, c'est donc l'Afghanistan 😲🏔️ À première vue, rien d'extraordinaire : de chaque côté du rapide courant, des montagnes de cailloux, des sentes de chèvres et de rares bleds d'où émergent de longues tiges type bouleaux. Mais c'est l'Afghanistan, quoi ! Le tombeau des grandes puissances, le pays du commandant Massoud, le nouveau terrain de pouvoir des talibans et de l'État islamique. Accessoirement, là où mes parents passèrent l'été 1976, neuf mois avant que je vienne au monde. Comme le chauffeur de taxi qui m'a emmené ce matin de l'auberge à la gare routière et qui a dépassé le 90 km/h en pleine ville, le chauffeur speede. Il sait que les 4x4 qu'il double sur la partie bitumée se vengeront sur la piste. Lors d'un des multiples contrôles routiers, je suis sommé d'aller me faire enregistrer au poste. Là, un militaire russe, caricature du type slave (buste imposant, mâchoire carrée, regard d'un bleu profond) prend mon passeport, mon permis spécial GBAO (région autonome du Badachshan où je me rends), note scrupuleusement mes dates de séjour tandis que mon chauffeur glisse un billet sous le képi posé sur la table, puis me rend mes papiers avec un sourire en coin et une virile poignée de mains au moment même où je me disais : "s'il n'avait été affecté là, il serait peut-être en train de torturer de l'Ukrainien" ... Vers 13h, pause déjeuner à l'Orieno Restaurant. Les femmes d'un côté, les hommes de l'autre. Surprise : la cim-cim (bière locale) est disponible au bar, alors comme hier soir à Dushanbe ou avant hier soir à Bordeaux, je m'en offre une sur l'air de "allez, la dernière pour la route avant un bon moment". Un plat de plov fera le boulot. Je me fais inviter par un des passagers qui a pris des mantous, sorte de gros raviolis que l'ami Yaël m'a conseillés. Prochaine fois inch'Allah. J'apprends à compter (1,2,3,4,5 : Yak, dou, sé, tcho, panj) quand le chauffeur s'arrête pour une roue crevée. Mais pas question d'abîmer la roue de secours : on mouille la roue pour trouver la fuite, on brûle un truc dessus, on câble un mini compresseur sur la batterie pour la regonfler et c'est reparti. Après 17h de route (l'équivalent de Dakhla - Nouadibou pour rejoindre la Mauritanie depuis le Sahara occidental ou de Tambacounda-Labé quand on traverse la frontière du Sénégal à la Guinée Conakry), c'est un pantin désarticulé qui s'extrait de la Tadj-mobile. Je retrouve l'usage (que je pensais définitivement perdu) de mes jambes pour rejoindre, via un chemin défoncé par les travaux de construction alentour, le Pamir Lodge. Bonne pioche : le parfait repère de travelers avec des autocollants de globe-trotters, des vélos à louer, des cartes annotées et une tente pour partager le thé. La douche fait l'effet d'une résurrection, autant que le "welcome in Pamir" adressé dans un grand sourire par la fille du manager avant que je ne sombre dans des rêves de rencontres (avec des panthères des neiges bien sûr). Le Pamir Lodge. Bonne pioche : le parfait repère de travelers avec des autocollants de globe-trotters, des vélos à louer, des cartes annotées et une tente pour partager le thé. La douche fait l'effet d'une résurrection, autant que le "welcome in Pamir" adressé dans un grand sourire par la fille du manager avant que je ne sombre dans des rêves de rencontres (avec des panthères des neiges bien sûr).

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