Parcours

Parcours
Rouge : 1120 kms en voiture - Bleu : 300 kms à pieds

11 septembre 2022

Lundi 18 juillet

Réveil en toute fin de matinée, le corps et l'esprit encore bien embrumés par le pénible trajet de la veille. L'objectif est de retirer des sous, car je n'ai trouvé que deux distributeurs qui fonctionnaient à Dushanbe mais dont les plafonds de retrait étaient bas (100€ pour l'un, 200€ pour l'autre). Et si la nourriture ne devrait pas me coûter grand chose (un plat de plov ou une soupe à la viande et aux pâtes coûte environ somonis, soit 2€), ni le logement (j'ai ma tente mais je ne me refuserai pas les homestays quand l'occasion se présentera), les transports ne sont pas donnés (450 tjs le trajet Dushanbe Khorog) et si je dois avoir recours aux services d'un guide, d'un vélo ou d'un yak pendant mes treks, autant pouvoir le faire. L'affaire est vite pliée au guichet de la banque, alors que je craignais qu'il n'y ait ni "bankomat" ni connexion internet suite aux émeutes du 19 mai qui se sont soldées par 12 morts et la coupure des télécommunications. C'est donc pété de thunes que je me mets en quête d'une bonne table. Coup de bol, c'est jour de marché au "Afghan Bazar" : après plusieurs minutes à divaguer parmi les bonnets perses, les fruits secs et les épices, j'aperçois un coin où les thermos bleus ou verts ainsi que les fumées s'échappant des bols ne trompent pas. À moi le journal Sud Ouest du jour et mon assiette d'huîtres, comme au marché des capucins ! Bon, ce sera plutôt soupe et les fameux mantous, accompagné de "kampot" (jus d'abricots frais si j'ai bien compris). Un régal, sous le regard amusé des trois vieilles femmes qui passent leur temps à me scruter en échangeant des conjectures à mon sujet. D'après elles, j'ai des traits de Pamiri, ce qui est de bon augure pour mon insertion sociale des jours à venir avec les bergers des montagnes. J'en profite pour apprendre avec elle qq mots en langue locale mais c'est compliqué parce que sont utilisés le tadjik (qui est très proche du farsi afghan ou du dari pakistanais), le russe mais aussi divers idiomes spécifiques à chaque vallée de cette région montagneuse. Autant ressortir mon maigre vocabulaire de basque ou de wolof ... Il fait chaud, j'ai les poches et le ventre pleins, je me dis que ce n'est pas cette fin d'après-midi que je vais quitter le Pamir Lodge pour me mesurer aux premiers tracés GPS soigneusement téléchargés avant mon départ (encore faudrait il que les fonds de plan de Google Maps, Wikiloc ou Orux maps restent bien sagement dans le cache de mon téléphone, ce qui semble aussi hasardeux que le fonctionnement de mon GPS ... grrrr). Je continue donc ma déambulation pour atteindre rapidement le parc municipal, dans lequel se trouve une piscine naturelle, le PECTA visitor centre (l'Office de tourisme du Pamir), et une superbe terrasse en bois où je me pose en dégustant une carafe de thé vert glacé, hyper goûtu et efficace pour écraser sous la chaleur (recette supposée : un litre d'eau, des glaçons, une tige de menthe fraîche, un quart d'orange et un citron pressé). Tant que j'ai la possibilité de charger mon téléphone, j'en profite pour lire les matinales du Monde de la semaine passée et rédiger ces notes de voyage. L'appréhension devant ma capacité à gérer les treks à venir (je crois que j'ai vu ambitieux en termes de distances et d'altitude) est renforcée par ma crainte de ne pas trouver de combustible pour mon réchaud à bois : quand je lève les yeux pour scruter les cimes qui m'entourent, je ne vois que du marron. Je me rassure en me disant que les treks que j'ai sélectionnés sont tous le long de ruisseaux et que malgré l'altitude, il doit bien y pousser qq arbustes prêts à se sacrifier pour cuire les rations déshydratées, mes soupes en sachet ou ma semoule (bio). Et que de toute façon, j'ai au fond du sac un pot de rillettes et un morceau de tomme de chèvre (qui doivent avoir bien faisandé depuis mon départ de Bordeaux et notamment la journée d'hier sur le toit du taxi collectif) : il ne peut donc rien m'arriver, c'est scientifique. Comme m'a dit l'ami Gaël mercredi alors qu'il me filait son réchaud à bois et son altimètre, la mort dans l'âme de ne pouvoir m'accompagner en raison du COVID contracté la semaine dernière, en référence à un trek à Oman sur deux jours entrepris alors que les seules vivres à disposition étaient un sachet de bonbons : "on survit bien avec un paquet de Dragibus !" Je réalise que je viens d'activer le mode "traveler". Autant avant-hier en luttant contre le sommeil au petit mati​n en attendant l'ouverture de l'administration OVIR, le ventre vide, sans argent local, seul (ou plutôt accompagné de clodos Mongols partageant une boisson douteuse en lieu et place de mon camarade Gaël) dans un parc municipal de Dushanbe, je me demandais ce que je foutais bien là, autant je sens que j'ai retrouvé l'esprit curieux, résilient et confiant qui m'avait animé pendant les six mois de mon périple africain de 2009. M'en fiche de garder trois jours de suite le même t-shirt, peu importe les horaires des repas, content de me lever très tôt, pensées hors contrôle, ... le caméléon a repris le dessus. Le premier jour je me suis surpris à me demander si trente jours de congés ce n'était pas trop. Aujourd'hui je me souviens qu'au bout de cinq mois de voyage en Afrique je regrettais de ne pas rester qq semaines supplémentaires. Yallah yallah et inch'Allah. Depuis que j'écris ces lignes, le soleil a commencé son déclin : la température devient nettement plus supportable, de jolis micro contrastes apparaissent dans les plis de l'imposant massif qui me fait face et il serait temps de goûter à la piscine municipale. Après un bon bain, je suis ravi de valider dans le parc un de mes derniers achats : des sandales de compétition, imperméables et ajustables. C'est peut être un détail pour vous, mais pour qqun qui va passer un mois à crapahuter, ça veut dire beaucoup ;). Dans ce "central parc of Khorog", je croise des adolescentes aux jeans troués, des vieux qui refont le monde autour d'un banc et des voisins qui s'interpellent. Khorog apparaît comme un havre de paix, un lieu d'éducation, un refuge de libertés sociales. Quand on pense que de l'autre côté de la rivière, les talibans ont interdit aux jeunes filles d'aller à l'école... Entourée de montagnes vertigineuses, j'imagine qu'elle a des airs de ressemblance avec Katmandou, à l'autre extrémité de la chaîne himalayenne. Il y a quelques touristes, surtout des Allemands à en croire les bouquins disponibles à l'échange de l'auberge. C'est vrai qu'ils ont une habitude reconnue d'envahir ce qu'ils peuvent, les cousins germains ! Trêve de (mauvaise) plaisanterie, ils ont par contre une vraie capacité à dénicher les purs spots : que ce soit en Gironde, au pays basque, en Espagne, au Maroc ou ailleurs, j'ai souvent aperçu des combis WV dans des endroits reculés mais superbes. Revenu à l'auberge Pamir Lodge, je me rends compte que j'avais oublié de télécharger les fonds de plan Wikiloc, Orux maps, le relief de Google Maps et la région dans Peakview : je mets à profit le réseau Internet qui ne fonctionne que la nuit pour réparer ces omissions (c'est pas faute d'y avoir passé des heures dessus quand j'étais à Bordeaux, mais quand on a du réseau tout le temps ou bien presque jamais, ça change pas mal de choses pour un geek comme moi). En sortant de la cuisine de l'auberge pour rejoindre mes pénates, je suis interloqué par un énorme nuage dans le ciel que j'avais toujours vu d'un bleu immaculé depuis mon arrivée dans ce pays : en guise de nuage, je réalise rapidement qu'il s'agit de la montagne, baignée de la lueur lunaire, tellement haute et massive qu'elle semble flotter dans le ciel. Cette nuit là, au seuil de mes rêves de randonnées sur le toit du monde, je prends brutalement conscience de leur prix.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Qui êtes-vous ?

Ma photo
Natural born back-packer