Parcours
Rouge : 1120 kms en voiture - Bleu : 300 kms à pieds
11 septembre 2022
Lundi 25 juillet
On vient me réveiller vers 8h pour m'apporter le petit déjeuner au lit ! Je fais ma toilette à l'eau chaude soufrée en découvrant le paysage : on n'est plus dans les vallées encaissées mais dans de larges vallées surmontées de sommets blanchâtres.
Je remarque un van abandonné sur son essieu qui me fait penser à celui de Into the wild : pas de doute, je suis à son seuil.
Je quitte mes hôtes en réglant la pension complète (40 TJS, soit 4€) pour achever à pieds les 7 kms qui me séparent du point de départ de mon trek. 2 kms avant Jelondy, un convoi de deux poids lourds s'arrête à ma hauteur et me fais signe de grimper à bord. Là, forcément, le doute s'installe. Jelondy passe, le doute n'est plus permis, je suis en route pour Murghab. Dans la cabine je m'installe assis sur la couchette derrière les sièges conducteur et passager. Au centre, face à l'écran format 16/9ème, envoyez le film de la route de la soie ! Cartes dépliées et guides ouverts pour réinitialisation du programme. Un voyage sans changement de plan permanent, c'est une excursion de tour opérateur.
C'est devant un long métrage que je me suis installé. Le paysage, d'une beauté farouche, évolue insensiblement au fil de la journée. Les lacets laissent place à de longues lignes droites alors que nous atteignons le plateau du Pamir, mais il y a toujours un cours d'eau, une montagne acérée ou un doux pelage qui alterne entre le duvet verdâtre et le marron cramoisi pour que jamais ne s'installe la monotonie. J'ai la sensation d'être dans une pirogue et de passer ma journée à regarder les rives varier, tel Johnny Depp dans Dead Man, ou alors lorsque je remontais le fleuve Niger depuis Bamako vers Tombouctou. Ici, une marmotte qui détale à notre passage, là un troupeau de yaks qui traverse, ou encore des chevaux (sauvages ?) qui s'abreuvent. Quelques fins nuages s'égrènent dans le ciel, tels des grains de beauté qui projettent leur ombre sur les flancs des montagnes, aiguisant ainsi les variations de couleur de leur peau. Notre convoi parvient vers 13h à Alichur, bourgade de basses maisons blanches où le vent persistant confirme cette sensation de Far west, tout comme les alignements de poteaux électriques, résidus des plans quinquennaux de l'aménagement soviétique, semblables aux poteaux télégraphiques des BD de Lucky Luke. Au restaurant, nous tombons sur mes convoyeurs de la veille : j'en profite pour payer ma tournée générale (225 tjs) pour remercier tout le monde de transporter le touriste à travers le Pamir. Comme le serveur parle anglais, ils en profitent pour me poser des questions ("c'est ton gouvernement qui te paye pour venir ici ?!"). Le chauffeur communique par talkie walkie à son homologue du camion derrière nous. C'est un gars charpenté, le regard franc et les yeux rieurs, dont les traits oscillent entre le Turc basané et le Népalais sec. Nous ne pouvons rien échanger, mais une complicité silencieuse s'installe. De temps en temps je lui tends la bouteille de Fanta débouchée pour qu'il s'hydrate. Ce sont des forçats de la route, livrés à eux-mêmes sur ces pistes parfois défoncées, devant faire face aux multiples problèmes mécaniques qui ne manquent pas de surgir vu comment les machines sont soumises à rude épreuve. C'est dans un parfait timing, peu avant le coucher du soleil, que nous parvenons à Murghab. Ville carrefour du Pamir oriental : au nord la longue route désertique qui mène au Kirghizistan en longeant le gigantesque lac Karakul, à l'est celle qui mène à la frontière chinoise, destination de mes convoyeurs. Un bout du monde, tels Atacama ou Tombouctou au milieu de leur désert. Une ville assez étendue, peu dense, où les aménagements laissent deviner la rigueur des conditions de vie l'hiver. Ce qui frappe en arrivant, c'est les habitants : ce sont des Kirghizes, reconnaissables à leur faciès typé mongoloïde (les Tadjiks sont Perses) avec leur peau mate et burinée, ainsi que leur haut chapeau brodé qui ressemble à un déguisement en carton pâte (dénommé kalpak). Je n'ai malheureusement pas le loisir de "traîner en ville" comme prévu : depuis une heure environ, mon ventre gargouille et je sens que la tourista revient en force. Au Pamir hôtel (le meilleur établissement de la ville, m'avait indiqué le serveur d'Alichur, à 110 TJS la nuit avec petit déjeuner mais sans wifi), je fais la connaissance d'un couple de Russes qui a décidé en mars dernier de fuir leur pays, dégoûté par la guerre en Ukraine et par l'absence de réaction de leurs proches. Ils se sont achetés une petite voiture passe-partout à Dushanbe, et vivent depuis quatre mois en sillonnant le Tadjikistan. Lui travaille à distance en faisant du design 3D, il a juste besoin d'une connexion Internet tous les 15 jours pour prendre les commandes de son employeur. Je ne peux malheureusement prolonger l'échange, appelé en urgence aux toilettes. Je passerai la soirée, la nuit et le lendemain à aller de mon lit aux WC et vice versa, incapable d'avaler autre chose que du thé, sans énergie. Pas d'autre choix que d'attendre de me retaper, vu que le parcours que j'ai commencé à projeter dans ma cabine de camion est assez ambitieux.
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