Parcours
Rouge : 1120 kms en voiture - Bleu : 300 kms à pieds
11 septembre 2022
Samedi 23 juillet
La nuit fut bonne et je me réjouis de m'offrir une journée libre. Pas de col à gravir, pas de bois à trouver pour tenter de faire fonctionner le réchaud, pas de sac à porter : c'est aussi ça les vacances. Pour fêter ça, je m'offre le luxe (3€) de me payer une machine à laver pour repartir comme un sou neuf à ma prochaine rando (et avoir moins honte dans le prochain transport collectif). Alors que je m'apprête à partir flâner dans Khorog, je discute avec la gérante qui m'invite à me joindre aux deux touristes arrivés la veille au soir et que sa fille va guider au Ismaeli center. Les touristes en question : une Kazakh au profil très asiatique, et un Indien qui bosse à Dubaï mais qui n'a que deux jours à passer dans le coin parce qu'il doit rejoindre un rassemblement de salsa bachata en Ouzbékistan ... Ça doit être ça qu'on appelle la mondialisation. Découverte très intéressante de cette culture, omniprésente dans le Pamir, qui constitue bien plus qu'une branche de l'islam. Déjà, leur interprétation du Coran est très différente de celles que je connaissais (seulement deux prières par jour, qui se font moins dans des mosquées que dans des lieux de rassemblement où hommes et femmes prient côte-à-côte, ramadan optionnel, etc.). Il y a quelques inscriptions en arabe mais ma guide me confie que presque personne ne lit l'arabe. Mais c'est surtout un mouvement spirituel qui promeut l'éducation, l'ouverture à l'autre et au monde, ... Dans le centre coexistent un lieu de prière, une bibliothèque, un centre de conférences, des salles de classes dotées de vidéoprojecteurs, une crèche et un plateau open space pour les businessmen. Ce mouvement est international, il constitue un réseau bien implanté dans de nombreux pays musulmans et semble économiquement puissant et influent. D'ailleurs le frère de ma guide se fait financer ses études au Kenya grâce à la Fondation Aga Khan, fondation dont j'avais déjà vu le logo à plusieurs reprises en Afrique notamment sur des restaurations de monuments culturels et religieux. C'est ce même mouvement qui finance la grande université de la ville, l'University of Central Asia, complexe clinquant à l'est de la ville. Quelle modernité ! Quel contraste avec les talibans afghans qui sont juste de l'autre côté de la rivière ! En plus, le mouvement semble assez inclusif, et ne pas concerner qu'une classe urbaine moyenne ou aisée : les jeunes rencontrés en montagne m'ont fait part de leur intention d'étudier dans cette institution. Et même si la gérante m'affirme que ce mouvement n'a rien à voir avec la politique, comment cette pratique spirituelle holistique qui irrigue l'éducation et la vie sociale de la quasi totalité des habitants de la région autonome du Haut - Badachshan (GBAO, qui recouvre les montagnes du Pamir) et dont on sent bien la fierté d'appartenance chez les Pamiris, pourrait être étranger aux revendications de reconnaissance identitaire qui alimentent régulièrement les relations avec le pouvoir central (et lointain), au point de s'être récemment soldées par des manifestations réprimées dans le sang, des emprisonnements et la coupure d'Internet ?
Cette ouverture sur l'extérieur m'avait sauté aux yeux quand la jeune fille de Tusion, au début de mon trek, m'avait dit ce qu'elle écoutait comme musique : des chanteuses arabes, russes et indiennes. Ses goûts illustrent parfaitement les attaches culturelles, religieuses, ethniques du pays, linguistiquement perse, religieusement musulman, politiquement longtemps soviétique, et géographiquement asiatique. Suite à cette visite collective, je prends mes distances avec le groupe (point trop n'en faut) pour aller me baigner dans la piscine extérieure qui grouille de monde (je remarque néanmoins à force de le traverser que chaque secteur du parc entourant la piscine a son public : les femmes plutôt vers le haut sur les bancs ou côté petit bassin, les collégiens plutôt côté grand bassin à faire des concours de plongeons, les grands un peu en retrait, et les vieux côté fleuve. Pour les rencontres, ça se passe dans les recoins, étant précisé à l'entrée du parc que les bisous y sont interdits ! Le temps que mon caleçon sèche sur moi au soleil, je bouquine Sovietistan tout en observant d'un coin de l'œil la riche vie sociale qui se joue autour de moi. J'arrive trop tard pour déjeuner au marché, je me replie sur le Silk road où je me régale d'un plat constitué de légumes frais et de riz sur une base de yaourt légèrement fermenté, accompagné comme boisson de "kompot", sorte de jus d'abricots pressés.
Je me mets ensuite à la recherche d'une connexion internet wifi, ce qui est très compliqué ici, pour une raison que j'ignore. Après avoir fait sans succès les cafés à touristes du centre ville, la poste et les deux opérateurs de téléphonie mobile, c'est au troisième étage d'une espèce de pépinière d'entreprises qu'un jeune cadre dynamique me partage sa connexion internet, tandis que son collègue m'offre une espèce de boisson fermentée aux fruits, imbuvable. Je suis néanmoins bien content d'avoir pu donner qq nouvelles, et d'avoir pu faire la mise à jour podcasts Radio France, Matinales du Monde, classement général du tour de France et état des incendies en Gironde. Rien de bien folichon au final, autant profiter des montagnes Tadjikes. Il est trop tard pour faire la sieste quand je rentre à l'auberge, mais je bouquine un peu avant de faire connaissance avec un autre Indien qui fait le tour du monde avec son magnéto et sa caméra à la recherche des minorités ethniques, sociales et religieuses telles que les Pamiris. Il n'a prévu que dix jours dans le coin, ce qui me fait douter de la valeur scientifique des enseignements qu'il tirera des témoignages de terrain, mais c'est pour son plaisir, même s'il vend des articles de son blog à des journaux en ligne pour financer ses pérégrinations. Il a fait l'Amérique du Sud, l'Amérique centrale, l'Asie du sud-est et s'attaque à l'Asie centrale avant de viser l'Afrique. Je mets en rapport l'humanité de son entreprise avec son bilan carbone, sans pour autant en tirer une quelconque conclusion, puis réalise qu'il évite les pays occidentaux en l'imaginant avec son magnéto aux fêtes de Mauléon ... Je fais surtout la connaissance d'un motard Français qui vient d'arriver, Victor. Lui est parti de région parisienne il y a plus de trois mois et son objectif est de rejoindre le Japon d'ici l'automne. Il a adoré l'Iran, galéré pour contourner le Turkménistan, et malgré sa quête de liberté absolue, doit se tenir chaque jour informé des réalités géopolitiques et sanitaires pour ajuster sa route (frontière Kazakh fermée, Chine inaccessible, suspension des bacs entre la Sibérie et le Japon sur fond de rivalités territoriales, etc.). Le garçon est humble et a la tête sur les épaules, je suivrai son profil Instagram pour voir ce qu'il devient et si lui, grâce à sa moto, parviendra à descendre la vallée du Bartang, objectif de 300kms que j'avais envisagé mais qui me semble maintenant bien trop ambitieux voire dangereux à pieds. Faute de sommeil, je pars me promener dans le quartier, usant de ma frontale pour éviter de me fouler la cheville dans les bas-côtés. Tout semble fermé et désert, mais j'aperçois un rai de lumière qui sort d'un espèce de club. J'hésite, je m'approche, puis prend le parti de tenter ma chance sans avoir d'idée de ce que je vais y trouver. Il s'agit en réalité d'un club de billard : une douzaine d'hommes d'âge moyen s'affairent autour de deux énormes billards russes (que des boules blanches avec des numéros). La lumière tamisée, l'heure tardive, que des gars, costauds, vêtus de maillots de sport ou de bobs : ça ressemble à un début de téléfilm de série B, mais celui qui parle le mieux anglais de la salle, flanqué d'un t-shirt de LeBron James, vient discuter avec moi, m'explique que le respect est une de leurs valeurs fondamentales, qu'il préfère les Américains aux Russes et il est touché quand je lui montre l'article du Monde de la veille sur la répression en cours du gouvernement du Tadjikistan sur les autonomistes Pamiris. Une nouvelle fois, je partirai sans payer, invité par la maison pour le thé vert consommé au bar en les regardant s'affronter sans comprendre les règles du jeu.
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