Parcours
Rouge : 1120 kms en voiture - Bleu : 300 kms à pieds
11 septembre 2022
Dimanche 7 août
Niveau sportif, c'est LA journée du voyage. La grande traversée nord-sud de Jelondy, située à peu près au centre du Pamir habité, jusqu'à Vrang, le long du Pianj et donc de la frontière afghane, que j'avais trouvée sur internet et, en deux randos distinctes, dans le bouquin "Trekking in Pamir", c'était le défi ultime. J'avais failli le tenter il y a une semaine, mais je suis finalement bien content d'avoir visité les confins kirghizo-chinois du Haut-Badacshan avant. Et aujourd'hui, c'est censé être le zénith de ce périple. Bon, théoriquement, ça aurait dû être demain vu que le topo prévoit une seconde journée d'approche de 6 kms, avant le passage du col sur le glacier du pic Marx. Mais moi je me suis fixé comme objectif de faire les deux journées en une. Ce n'est pas pour faire le malin en me prouvant que je suis plus fort que le topo, c'est juste parce qu'arrivé en tout début d'après-midi aux lacs de Vrang, la journée serait finie (certes, le paysage y sera probablement magnifique, mais bon je peux aussi l'admirer en marchant), et qu'il n'y aura probablement pas de combustible là-haut pour me faire la popote.
Pourtant, je prends (trop) mon temps, profitant de la cabane et du feu pour prendre un bon café au soleil. Je ne pars qu'à 10h pour une ascension directe de 3980m à 4680m, que j'effectue tranquillement mais sûrement, en mode diesel qui sait qu'il faudra en garder sous le pied. Plus je monte, plus je m'élève au niveau du glacier du pic Marx, que je contourne par l'ouest. C'est fascinant pour moi, qui n'ai jamais fait de très haute montagne de ma vie, de pouvoir passer des heures, et finalement des jours puisque ça fait trois jours que je l'ai en visu avec son camarade Engels, à observer d'aussi près ce géant de roche et de glace. Comment ces langues verticales couleur ivoire peuvent s'incruster aussi durablement dans les moindres infractuosités du granit ? Quelle est la texture de ce manteau blanc ? Serai-je un jour assez fou pour en faire l'ascension en crampons-piolet et la descente en ski de rando ? (la réponse est non, mais j'ai passé un moment à chercher par où je passerais). Oui, en marchant seul, on a le temps de s'en faire des films.
Arrivé là-haut, j'ai eu un peu la même impression qu'en arrivant au lac Turumtaikul : en contrebas (eh oui, malheureusement, il m'a fallu redescendre à 4390m), un superbe plateau herbeux, parsemé de petits cours d'eau descendant des sommets enneigés alentour et de lacs aux formes et aux couleurs chatoyantes au bords desquels paissaient nonchalamment quelques dizaines de vaches (mais aucun berger). J'avoue que j'ai hésité devant un tel tableau : après tout je ne suis pas pressé, il me reste des trucs à lire et à écouter. Sauf que, nonobstant l'heure avancée (13h30), j'ai du jus. Je crois même que je n'ai jamais été aussi en jambes qu'aujourd'hui. Autant il y a des jours où j'ai lutté en traînant ma carcasse et mon sac, autant là je sens que j'ai de l'énergie à brûler. Je prends tout de même un moment pour rajouter une paire de chaussettes et me rafraîchir avant d'attaquer la grande ascension. Près de 700m de dénivelé positif cumulé m'attendent encore, avec quelques franchissements de torrents et quelques pauses orientation car pour une fois depuis le début de mon séjour, le tracé n'est pas évident (merci le GPS). Je sais qu'il ne faut pas que je traîne (je suis déjà très nettement en retard par rapport aux horaires normaux d'arrivée aux sommets) mais je fais aussi attention à ne pas me mettre dans le rouge. Je regarde très fréquemment l'altimètre (vu mon expérience depuis le début du séjour, je me suis calé sur 250m/h d'ascension verticale comme rythme de progression raisonnable). Passé 4750m, j'arrive en zone inconnue : comment mon organisme va réagir ? Je suis raisonnablement confiant vu que j'ai du jus (je dois même me ralentir de temps en temps) et que étonnamment, surtout, il me reste du souffle. Rien à voir avec mon premier trek où je cherchais l'oxygène à grands coups de ventilation. Plein de questions m'envahissent alors : se pourrait-il que je sois trahi par les sucres rapides ingurgités aujourd'hui qui m'apportent un excès d'énergie rapport à mes capacités cardio-pulmonaires ? se pourrait-il qu'il y ait justement décorrélation entre mes capacités pulmonaires, dont j'ai l'impression qu'elles sont bonnes, et mon cardio qui, je le sens depuis un moment, s'active à un rythme fort soutenu ? existe-t-il des signes avant-coureurs à une embolie pulmonaire ou à un emballement cardiaque ? d'ailleurs, est-ce le hasard si les mots embolie et emballement sont aussi proches ? Toutes ces questions, ou plutôt ces absences de réponses,
sont assez flippantes quand on se les pose en direct, isolé sur le toit du monde, mais elles me rassurent sur un point : me les poser est la preuve de ma lucidité. Et en effet, je suis hyper concentré, vigilant à chaque pas et focus sur mon rythme. Voilà qu'arrive le pied du glacier : et si, faute de crampons, j'étais condamné à faire demi-tour ? La pente n'est pas excessive mais elle est irrégulière. La surprise, bonne pour moi mais moins pour sa pérennité, c'est la texture : non une glace dure comme je m'y attendais, mais une sorte de glace fondue (j'entends l'eau qui s'écoule dessous) dans laquelle mes chaussures s'enfoncent suffisamment pour me sentir en sécurité. Cette dernière demi-heure d'ascension blanche est terriblement magique. Galvanisé par ma forme physique, par ce décor plus qu'irréel, et par le fait que je touche au but, je suis en même temps terrifié par la crainte d'une défaillance physique, par mon ombre qui s'allonge de minute en minute sur la blancheur du glacier, traduisant le contre-la-montre dans lequel je me suis engagé, et par le sentiment coupable d'être témoin du réchauffement climatique en évoluant sur une croûte de glace toute ramollo.
Au sommet à 17h45, séquence émotion : je suis à plus de 5000m, j'ai atteint mon objectif, je n'ai pas décédé. À côté de moi, Marx qui rougeoit (!) à la faveur du soleil tombant. Derrière moi, en l'absence de nuages et de pollution, je vois à des centaines de kilomètres et je devine les chemins et les cols que j'arpente depuis deux semaines : c'est vertigineux. Surtout, face à moi, loin mais nettement visible, un paysage inconnu : l'Hindu Kush. Les très hauts sommets de l'Afghanistan et du Pakistan qui se dressent à plus de 7000m. Bien qu'étant à une altitude encore raisonnable et pas du tout équipé comme eux, je crois expérimenter ce que ressentent les alpinistes devant un tel décor et après une telle débauche d'énergie.
Un moment d'absolu, de sérénité, d'esthétisme devant un spectacle qui m'est donné à voir pour la première fois.
Je suis néanmoins déçu : un check avec un ours, une panthère des neiges ou le yéti bambarophone de l'autre jour aurait été apprécié au sommet pour célébrer l'événement. Que cela soit dit, les animaux sauvages n'ont pas le sens de l'accueil.
Mais il est plus que temps de redescendre, le plus vite possible. Je sais déjà qu'il fera nuit quand je parviendrai à une altitude décente pour y passer la nuit, mais je ne connais pas la nature du chemin qui m'y conduira et je sais qu'il ne va pas falloir baisser la garde, malgré huit heures consécutives que je marche. La descente dans le pierrier, bien que raide, n'est pas technique. Tout comme j'avais été à l'affût de chaque centaine de mètres gagnée sur l'altimètre, je râle en ne voyant pas le dénivelé baisser aussi rapidement que je le souhaite.
Passée cette première descente, je dois désormais longer le torrent qui dévale coincé entre deux falaises. Et moi avec. La descente s'effectue au clair de lune. À un moment, au bord du cours d'eau, mon pied se pose sur une pierre instable. Je me précipite sur la suivante mais, déséquilibré, j'effectue un violent quart de tour sur moi-même. Je m'en sors bien mais dans le mouvement, ma main droite a lâché le bâton, qui finit sa course, et ses jours, dans les tumultueuses eaux marronnasses du torrent. Ce n'est pas une énorme perte, je peux me contenter d'un seul bâton, mais j'ai un souvenir pour cette paire achetée en sortant de l'aéroport de Minorque avec les amis Xavi et Fred avant d'entamer le tour de l'île, intimement persuadés qu'un passage au Decathlon allait compenser l'absence de préparation physique ... C'est surtout un avertissement : pour ne pas chuter à mon tour, j'allume la frontale jusqu'à mon arrivée à une bergerie abandonnée à 20h30, hagard après 1300m de dénivelé et 10h de marche entre 4000m et 5000m. Une journée de malade qui à elle seule justifie le voyage.
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