Parcours

Parcours
Rouge : 1120 kms en voiture - Bleu : 300 kms à pieds

11 septembre 2022

Samedi 6 août

Le grand défi approche : la traversée de Shokdara à celle du Wakhan. Une cinquantaine de bornes, donnée en 4 jours dans mon topo, avec un col à plus de 5000m. Pour corser le tout et comme depuis le début : j'ai bien de la nourriture mais si je ne trouve aucun combustible, les nouilles crues, bof bof. Bien qu'il ne soit que 7h30 quand on m'apporte une bouillie pour petit déjeuner, je traîne jusqu'à 9h dans ce homestay si luxueusement déconfit. Étonnamment, le propriétaire me fit signe "laisse tomber" quand je lui demanda la note, je dus insister pour payer 150 TJS. Au début de la randonnée, il s'agissait de slalomer entre cours d'eau, champs de céréales, murets d'irrigation et vagues maisons pour trouver l'entrée de la vallée, à 3 kms environ de Javshangoz. Le sentier était facile et habituel : remonter tranquillement le torrent. Je dépassa un gardien de troupeau de vaches, mais celui-ci faisait la sieste allongé sur le ventre dans un banc d'herbe tendre : avec sa cagoule intégrale, on aurait dit un guérillero zapatiste tombé au combat. Il était à peine plus de 11h quand, à la vue d'un îlot de verdure parsemé d'arbustes morts, je craquai pour une pause déjeunatoire. Il faisait chaud, j'avais tellement peur de ne pas trouver de bois plus haut, et aussi tellement marre de porter depuis maintenant 3 semaines mes sachets de riz, quinoa, semoule, millet et autres céréales bios, riches en protéines, fer, calcium et avec tout un tas de super vertus pour bobos de la Biocoop, que j'ai craqué. Au début, j'ai cru que j'allais tout foirer : le feu était trop fort (j'y étais allé gaiement sur le bois), il a rapidement fait fondre le bouchon de ma gourde pourtant calée dans un coin du foyer (mais c'était celui vers lequel soufflait le vent, un élément que je n'avais pas pris en compte). Je réussis néanmoins à l'extraire en la saisissant avec deux bouses de vache pour ne pas me brûler puis à tourner ce qui restait de bouchon pour le dévisser et introduire le contenu de mon précieux sachet avant de refermer la gourde et la remettre près du foyer. Dix minutes après, ma mixture bouillante faillit m'exploser au visage quand je parviens à l'ouvrir. Je réussis à en vider dans la tasse : c'était à peu près cuit, et avec du sel et du poivre, à peu près bon. Je n'avais pas non plus amené oignons, épices et graisse de canard pour assaisonner le tout comme il aurait fallu pour en faire un repas plaisir mais il s'agissait uniquement de me remplir le bide avec des choses nutritives et de transformer 220g à porter en moins dans mon sac en une source d'énergie dans mon estomac pour les trois jours à venir. C'est bien avec cette unique motivation que je m'efforçai à en manger un maximum. Fier de moi comme un gamin de deux ans qui vient de finir son assiette, je m'offris un café avec les braises encore chaudes. Même s'il avait mal débuté, ce repas finalement plutôt réussi me mit de bonne humeur pour enquiller les kilomètres suivants. Surtout, au fur et à mesure que je remontais la vallée, j'étais de plus en plus dans l'axe du pic Engels, dont je me rapprochais petit à petit depuis trois jours que je l'avais identifié. Je discernais désormais précisément les détails de son glacier en guise de robe, et chaque pas que je faisais en sa direction me le rendait plus massif et plus luisant. Il m'attirait tel un aimant et rendait mon sac plus léger. Je savais que j'allais devoir m'en écarter pour bifurquer à l'ouest et changer de vallée : à 9kms de son glacier, j'ai eu une brève hésitation en envisageant de faire un aller retour pour m'en rapprocher le plus possible mais avec la quarantaine de bornes qu'il me restait à parcourir, j'ai vite estimé que c'était un plan foireux. La consolation arriva rapidement sous forme d'une bergerie où, comme d'hab' et sans que je ne provoque quoi que ce soit, je fus inviter à prendre le thé accompagné de pain et de crème. Le berger me montra ensuite où traverser et c'est donc doublement requinqué que j'effectuais les six kilomètres restants jusqu'à mon campement identifié dès le départ : le pied de la grande ascension. Ce que je n'avais par contre pas prévu et qui s'avéra une divine surprise à mon arrivée, c'est qu'il y avait à cet endroit une petite cabane abandonnée mais en état, une source d'eau (heureusement car le torrent que je longeais depuis ce matin était marron) et du bois. Le luxe. Je pris le temps de faire mon lit et le plein d'eau avant d'aller bouquiner au soleil. Dès qu'il fût passé derrière la montagne (avant 18h), je n'eus d'autre choix que d'enfiler manteau et même gants. Mais, au fond de cette nouvelle vallée, il continuait à illuminer un autre monstre magnifique : le pic Marx. Si on m'avait dit que je passerais une journée à jouer au chat et à la souris avec Marx et Engels ... Ce ne furent pas les seuls socialistes qui m'accompagnèrent ce soir là : un podcast sur la vie de Jack London, magnifique écrivain-voyageur, accompagna mon dîner tel une bouteille de Châteauneuf du Pape. Et quel dîner ! Cacahuètes, soupe de légumes et pâtes aux oeufs. Avec d'illustres commensaux, il était bien naturel que je fasse un effort.

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