Parcours

Parcours
Rouge : 1120 kms en voiture - Bleu : 300 kms à pieds

11 septembre 2022

Jeudi 4 août

Les Russes sont matinaux. Remarque, le soleil aussi. J'en profite pour aller me prendre un bain brûlant avant le petit déjeuner que je partage avec un jeune homme qui rêve de bosser pour une entreprise occidentale à Dushanbe et me fait part des rapports ambivalents avec les Russes (ils ne s'apprécient guère mais ont des intérêts réciproques bien compris). Comme d'habitude désormais avant de partir, je traîne, dans cette somptueuse décrépitude (qui m'aura coûté 4€!). Je décolle à 10h : le trek qui mène à Javshangoz fait 35 kms et près de 1000m de dénivelé positif. Trop pour le faire d'une traite. Idéal pour deux journées sans forcer. Deux jeunes filles dont les parents bossent au sanatorium tiennent à m'accompagner jusqu'à la limite du bled. Je me sens un peu ramollo, peut-être la faute aux bains, je monte tranquillou la dizaine de bornes jusqu'au col. Le trajet n'est pas désagréable (je longe un ruisseau et croise un troupeau de vaches) mais pas folichon non plus, j'en profite pour mettre mes écouteurs et me faire quelques podcasts récents. La vue s'ouvre soudainement au col. C'est ça qui est superbe ici : quand on commence à s'habituer à un paysage, il suffit de changer de vallée, d'atteindre un col ou de bifurquer d'un côté pour que le paysage s'ouvre et change du tout au tout. Là, à mes pieds, le lac Turumtaikul qui luit au soleil. Il se déverse dans un petit cours d'eau sinueux qui offre une pelouse ocre et verte dans laquelle paissent tranquillement une vingtaine de vaches. Au fond, imposants et caractéristiques, les pics Marx et Engels enneigés. Ça fait la troisième ou quatrième fois que ça me fait le même effet : me retrouver dans une photo de Sebastiao Salgado ou de Yann Arthus Bertrand. Vous savez, le genre d'image où on se dit que ça n'existe pas "pour de vrai". Une impression de premier matin du monde, comme dans le delta de l'Okavango. J'avais prévu d'aller poser mon campement au bord d'un petit lac identifié sur la carte trois kilomètres après le lac Turumtaikul mais j'aperçois entre les deux une jolie bergerie proche d'une source et entourée d'une appétissante prairie. Je m'approche, on m'invite à rentrer, je m'exécute sans protester. Un thé chaud, des biscuits, un bol de crème avec du pain frais maison, le rituel est parfaitement exécuté. Deux femmes sont là, qui s'affairent à aller chercher de l'eau, à rallumer le poêle (qui fonctionne grâce à des galettes de bouse et de tourbe mélangées) et surtout à transformer le lait, ou plutôt les laits, car de ce que j'ai noté de toutes les exploitations croisées, elles comptent chacune brebis, chèvres et vaches. Je n'ai pas tout saisi mais elles passent quotidiennement des heures, à la main, à séparer petit lait et matière grasse pour fabriquer différents types de crèmes, selon les consistances. La bergerie est plus aboutie que la première dans laquelle j'ai dormi. Il y a trois pièces distinctes, le toit composé de branches, de paille et de terre sèche est assez haut pour tenir debout, des tapis ornent la surélévation de la pièce principale sur laquelle les repas se prennent, les enfants jouent et tout le monde dort, et il règne dans cette pièce sombre une ambiance joyeuse, réchauffée par le poêle, les mouvements des femmes et les rires des enfants. Je quitte cette douceur peu avant que le soleil ne bascule derrière la colline pour profiter de ses derniers rayons afin de monter ma "palodka" (tente, en russe). Bien qu'à l'abri du vent, le froid tombe rapidement. Je bouquine un moment, puis trouve le prétexte de céder la moitié de mon paquet de cacahuètes achetées en trop grand nombre à Bachor pour retourner à la bergerie. Le berger est rentré avec son troupeau, et avec lui celle que j'imagine être sa fille aînée, d'une douzaine d'années. Non seulement elle doit passer sa journée dehors à gérer les bêtes, mais à l'intérieur elle a déjà un comportement d'intendante, loin des amusements de ses petits frères et sœurs ou des préoccupations des enfants occidentaux du même âge. Ou des miennes, vu que je passe un bon moment à jouer aux petites voitures avec les trois petits, tout excités de compter un nouveau joueur. Je partage avec le berger un bon plat de pâtes tandis que femmes et enfants mangent à côté. Puis un à un, les enfants s'allongent sur la natte et sombrent alors que je regarde le poêle en sirotant mon thé. La grande sœur les couvre du manteau du berger, qui me raccompagne jusqu'à ma tente : je suis bien heureux de m'être rempli de thé chaud, le thermomètre affiche 0 degré ...

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