Parcours

Parcours
Rouge : 1120 kms en voiture - Bleu : 300 kms à pieds

11 septembre 2022

Mercredi 3 août

Le dieu des voyageurs m'a réservé une petite surprise au réveil : tandis que je vais faire ma toilette après une bonne nuit, j'aperçois une tondeuse dans la salle de bain. Je demande à Rorsand si je peux l'utiliser : il me la branche et me la tend. Une libération : même si ma tête de taliban stagiaire aurait pu m'arranger le long de la frontière Afghane, ça commençait à devenir désagréable de manger ma moustache et j'assumais mal ma trogne de savant fou avec deux touffes de part et d'autre de ma calvitie. L'autre jour à Ak Tal j'avais aperçu un coupe-ongles : comme la tondeuse, ce sont ces petits détails qui font du bien au corps et au moral en voyage. Quand je reviens à la chambre, un nourrissant petit déjeuner m'attend (thé, café, pain, confiture de groseilles, omelette, biscuits), pendant lequel j'en profite pour recharger téléphone et batterie annexe. Groseille sur le biscuit, si je puis dire, un tour aux WC (attention, âmes sensibles s'abstenir de la lecture de la suite de la phrase) pour un VRAI 💩 sur de vrais WC : la définition du bonheur, tout simplement. Tout ragaillardi par cette avalanche de plaisirs, je décide de changer mes plans. Hier je m'étais convaincu de rentrer à Khorog me reposer un ou deux jours avant de repartir sur les chemins : la journée de souffrance justifiait repos, baignade à la piscine municipale, thé glacé à la menthe sur la terrasse du Chor Bogh, wifi, vrai repas au resto, tour au bazar pour déguster lagman (soupe ouzbèque) et mantous ainsi qu'acheter des fruits secs. Là, refait comme un somoni neuf ou presque, je me dis que ce serait ballot de redescendre à Khorog à 100 bornes de là, alors que le point de mon dernier gros défi, Jelondy, n'est qu'à moins de 50 bornes dans l'autre sens. Le mental du voyageur n'est qu'une affaire de douche, d'oreiller et de 💩. Je m'apprête à passer la journée à faire à pieds les 25 bornes de gentille descente jusqu'à Warshez, le bled au droit de Bachor le long de la Pamir highway en longeant la rivière Gunt, quand le taxi du village, informé de ma présence, m'attend quelques dizaines de mètres après le homestay Gulsimo pour me proposer de m'y conduire dans sa "machina". Je n'hésite pas longtemps avant de marchander : il y a plus intéressant que marcher toute la journée sur une piste caillouteuse, autant garder mes forces pour la montagne et dépenser mes tadjiks somonis sur place, je doute qu'ils soient acceptés au marché des capucins. On quitte rapidement Bachor, agréable petit village agricole très bien irrigué (une spécialité tadjike que la maîtrise des techniques d'irrigation), musique pamirie à fond dans l'autoradio, et le trajet d'un peu plus d'une heure ne présente en effet pas grand intérêt en termes d'environnement et de paysage. À Wachez, je passe par le petit "magazin" pour m'acheter des cacahuètes, des raisins secs et un autre sachet de fruits secs dont j'ignore l'identité. À côté, une petite gargote bien sympathique Ce n'est pas que j'ai faim, mais y'a de l'ambiance avec des vieux qui jouent aux cartes. J'enfile une assiette de viande, une théière (enfin, son contenu), et j'en profite pour télécharger les Matinales du Monde de la semaine et les derniers podcasts de Radio France (incroyable d'avoir autant de débit internet) : décidément, vraiment aucune raison de redescendre à la capitale Pamirie ! Une fois refait, je me pose au bord de la route à ce qui ressemble à l'arrêt du village. Je monte dans le premier taxi collectif qui passe. À son bord, en sus du chauffeur, une femme et ses trois enfants. Elle m'offre un bol rempli d'abricots (nosh) et de petites cerises noires douces-amères (olbolé) qui font mon dessert. Puis un petit rond (nan) et des petits pois (mache). Malheureusement, ils s'arrêtent 7 kms avant Jelondy. Je marche trois minutes ... et j'arrive exactement là où le premier camion m'avait laissé il y a dix jours (l'espèce d'auberge Into the wild à 4€ la pension complète) ! Ironie du voyage, au "magazin" de Wachez, deux gars m'avaient interpellé : c'étaient les médecins qui m'avaient pris en stop il y a huit jours. Je repense alors à toutes ces anecdotes de mon voyage africain : les deux vendeuses de beignets qui me préparaient mon goûter tous les jours à 17h à Sidi ifni, cet homme croisé chez un chef de village en Mauritanie et recroisé une semaine plus tard à bord d'une barque alors que je nageais dans le fleuve Sénégal, ce paquet de chewing-gum oublié à la terrasse d'un café en discutant avec un couple de Français et restitué 8 jours plus tard alors que je les recroisais à 400 kms de là (ils n'y avaient pas touché "au cas où"). Bien que parfaitement cartésien, j'aime croire à ces clins d'œil du destin qui me rappellent pourquoi je voyage. Loin de me sentir une familiarité avec mes hôtes, j'écoute, j'observe, et j'emprunte des mots de pamiri, des attitudes et des comportements qui tombent dans ma besace de caméléon. Et me donnent l'impression, certainement illusoire mais peu importe, de partager un brin d'humanité avec eux. Presque aucun passage sur cette portion : le temps de lire une demi-matinale du Monde, c'est finalement le tangem qui m'avait déposé plus haut qui me reprend et me conduit à Jelondy. Ce coup-ci, pas de blague, je m'arrête bel et bien. Étrange cité qui me fait penser aux photos d'Islande, avec ces boîtes d'allumettes aux couleurs vives disposées comme si elles avaient été jetées du ciel. Open street maps m'aide à identifier le sanatorium, mais j'ai davantage l'impression de pénétrer dans un goulag désaffecté quand je franchis l'imposant portail d'entrée. Trois énormes bâtiments, dont rien ne reflète les fonctions. Je m'avance dans la cour, cherchant ce qui peut ressembler à une porte d'entrée puis fait demi-tour jusqu'à apercevoir des voitures de l'autre côté d'un des bâtiments. Bonne pioche. Trois mecs me dévisagent devant l'entrée. Je demande si y'a moyen de visiter, et je mime une douche et un bain. Un des gars, amusé, me fait pénétrer dans un beau et vaste hall en bois, me file une paire de claquettes et me conduit à un vestiaire. J'entends de l'eau couler et une atmosphère chaude et humide s'échappe d'une pièce au fond : c'est gagné. L'endroit est une caricature de l'héritage soviétique. Le plafond en béton brut est une copie conforme de celui de la base sous-marine bordelaise. Les motifs de la faïence aux murs, à en croire les quelques-uns qui ne se sont pas effacés, évoquent un paysage kitsch de cocotiers sur une île paradisiaque 🏝️. Dommage, il en manque une rangée pour atteindre le plafond, qui possède la forme traditionnelle de la région avec ces cinq carrés superposés censés refléter les cinq éléments. Le fenêtres ont dû être en verre, avant d'être remplacées par une bâche qui a dû être transparente. Quand à la piscine, impossible de ne pas y voir celles qui sont dans les centrales nucléaires. Comme pour la source ferrugineuse de mon premier trek, je n'ai strictement aucune idée des vertus ou des risques de m'y plonger. En ressortirai-je avec un troisième oeil, des cheveux ou la tête du Joker ? Aucune idée, mais j'ai toujours aimé les sources, thermes et autres amusements aquatiques, des geysers du désert d'Atacama à la source souffrée de Santorin en passant par les wadis d'Oman, le lac Rose près de Dakar, les cénotes mexicaines ou les thermes de Luz. Ici, l'eau est très très chaude, impossible d'y plonger les pieds plus de dix secondes. Le gars qui m'a amené là revient, et diminue le débit de la source brûlante pour ne laisser que la prise d'eau du ruisseau, histoire de diminuer très légèrement la température du bain. Je reste là un moment, seul, à essayer de m'habituer à la température : de toute façon, il est 15h45 et il faut plus de trois heures pour atteindre le lac Turumtaikul, ma prochaine destination, donc autant passer la nuit dans cet établissement au charme tout soviétique. On y passe la nuit en dortoir, on y prend ses repas au réfectoire et on y croise jeunes comme vieux, hommes comme femmes, voyageurs comme familles. Je dîne avec une touriste Autrichienne qui parle de bière accompagnée de son guide Russe qui picole discrètement avec son chauffeur une fiole de vodka dissimulée dans un sac plastique noir : ce qui est rassurant avec les clichés, c'est qu'ils s'avèrent souvent exacts. Et comme je partage le dortoir avec ces mêmes Russes, la vodka fait rapidement effet et ils dorment comme des bienheureux à 21h, ce en quoi je tente de les imiter sans délai.

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