Parcours
Rouge : 1120 kms en voiture - Bleu : 300 kms à pieds
11 septembre 2022
Mardi 2 août
Lever à 7h, départ à 8h. L'eau du lac est toujours turquoise et les sommets d'en face sont toujours enneigés, mais la température fraîche (15 degrés), la distance à parcourir (entre 25 et 30 kilomètres) et le vent de face rendent la randonnée sportive. Dans la tasse, le thé du matin a un peu le goût de la soupe de la veille. Remarque, la semaine dernière, le thé avait à la fois le goût du sirop de citron que j'y avais mis avant de partir et celui de l'eau ferrugineuse de mon premier trek ...
Malgré une bonne nuit, je manque de jus ce matin. Je l'ai senti rapidement : les jambes sont vides et je regarde beaucoup trop souvent le GPS pour que la mesure de la progression soit encourageante. J'avais anticipé une journée plate et légèrement descendante (d'où l'ambitieuse distance à parcourir) mais il n'en est rien : que ce soit au bord du lac puis du ruisseau, les flancs des montagnes adjacentes sont parfois tellement à-pic qu'il faut grimper sur leurs croupes pour les franchir. Effet casse-pattes garanti. Je navigue pourtant "seulement" à 3700 mètres d'altitude, sensiblement moins haut que les jours précédents, mais les jambes et le souffle ne répondent pas. A cela s'ajoute trois franchissements de torrents, chacun m'obligeant à défaire mon paquetage, mettre à l'abri mon téléphone/GPS, arrimer mes chaussures de randonnée à l'extérieur du sac et me jeter à tâtons dans l'eau qui descend des glaciers et ne laisse donc pas le loisir de chercher sa trace. Rien ne me sera épargné, pas même le passage sous une forêt d'arbustes qui m'oblige à me baisser et à porter mon sac à bout de bras. Mon GPS m'indique une variante de 94 kms au nord. Ce sera pour une prochaine fois. Il est pas loin de 17h quand je me pose pour souffrir en silence au bord du ruisseau et commence à me dire que ça va être chaud de faire la douzaine de kilomètres qui me sépare du prochain village, Bachor, avant la nuit. Tout à coup, surgi de nulle part (enfin, de derrière moi), un cavalier ! La première trace de vie humaine depuis mon départ du homestay de Bulunkul. Vu le type européen du mec, un jeune bien charpenté, je pense au début avoir affaire à un touriste mais il n'en est rien. Le gars, qui s'appelle Rorsand, m'explique qu'il va à Bachor et qu'il a un homestay. Hallelujah ! Et me propose de monter sur le cheval ! Ha ... ïe aïe aïe. Il prend même mon sac sur son dos. Et me voilà à poursuivre le trajet en cavalier ! À cru, bien sûr, la selle, c'est pour les touristes. Caler une fesse de chaque côté de la colonne vertébrale de l'animal, prénommé Kashka, paraît simple. Garder cet équilibre est nettement plus compliqué. Surtout quand il faut éviter les arbustes et se pencher à l'aveugle sur l'encolure. Ou quand j'anticipe mal le changement de direction. Ou quand il y a une brusque descente suivie d'une remontée abrupte. Je me demande comment j'ai fait pour ne pas tomber dix fois. Mais le clou du spectacle, ce fut le franchissement de torrent. Les difficultés qui se succèdent, ça ne suffisait pas, maintenant elles se combinent ! J'ai l'impression d'être à un parcours d'obstacles à l'épreuve d'équitation des JO. Bon, ça passe pour cette fois, pas grave pour les chaussures qui trempouillent dans le torrent. Faut dire que mon guide tient fermement son canasson en laisse, et qu'avec ses grandes jambes et ses pieds immenses, il passe partout avec une impression de facilité déconcertante. Arrive une séquence enfin plate et calme : à gauche les montagnes dont certaines sont couronnées de glaciers, à droite le torrent et entre les deux une vaste prairie. Il ne manque plus que les bisons, la diligence, les Dalton et Sergent Garcia. On met environ deux heures pour faire la douzaine de kilomètres jusqu'à Bachor. Jamais je n'y serai parvenu à pieds. À un moment, il mes laisse les rênes pour contourner une zone humide : heureusement que la bestiole connaît la route. En descendant de ma monture, je n'arrive plus à marcher tellement j'ai les jambes arquées, ankylosées et les cuisses en feu. Au homestay tenu par ses parents, une vision paradisiaque : une chambre, une douche chaude et de l'électricité. Le temps que je me lave (j'ai un peu de mal à reconnaître mon corps sous la douche et mon visage dans la glace), un copieux dîner m'attend. Le doute n'est plus permis : le dieu des voyageurs existe.
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