Parcours

Parcours
Rouge : 1120 kms en voiture - Bleu : 300 kms à pieds

11 septembre 2022

Vendredi 29 juillet

Nuit top dans ma grande yourte pour moi tout seul. Réveil psychédélique avec toutes ces tentures de couleurs vives (rouge, orange, vert, jaune), aux délicats motifs géométriques brodés, que ce soit au sol ou sur le mur périmétrique, qui en sont entièrement couverts, mais aussi suspendus au "plafond", ces tiges de bois qui rejoignent l'anneau central du sommet de la yourte et qui servent de support aux peaux de bêtes sur le toit. On vient me servir le petit déjeuner, pour ainsi dire au lit (va falloir que j'évite de m'habituer à ce que de jeunes femmes m'apportent l'eau pour me laver les mains, me reremplissent ma tasse de thé ou me débarrassent la table, faute de quoi ça risque d'être douloureux au retour). Pour une fois que j'ai le choix, je préfère le café au thé. L'espèce de riz au lait aurait été parfait si je n'avais confondu le sucre avec le sel. Quand j'ai demandé à pouvoir recharger la batterie de mon téléphone, le gérant est allé m'ouvrir un petit bâtiment à côté disposant d'une batterie et d'un adaptateur. Ce bâtiment est un centre médical dans lequel des médecins doivent venir faire des consultations de temps en temps. Comme il dispose d'un pèse-personne, j'en ai profité pour me peser. J'ai dû vérifier à trois fois qu'il était bien sur zéro quand je n'étais pas dessus et qu'il affichait bien 75 kgs quand j'étais dessus, habillé. Le matos avait pourtant l'air professionnel, précis, pas comme la balance de la salle de bain de grand-mère. De mémoire, la dernière fois que je m'étais pesé, au printemps chez le médecin, j'étais à 86-87. Deux semaines à crapahuter, avec jamais plus de deux repas par jour, à boire beaucoup d'eau et de thé et pas une goutte d'alcool, je veux bien croire que ça fasse éliminer, mais je ne pensais pas que ce serait à ce point. Je suis bien content de voir rétrécir ma bedaine naissante, mais je m'inquiète tout de même un peu de cette perte de poids trop rapide pour être saine : il faut que je garde de l'énergie et de la masse musculaire pour les treks des deux prochaines semaines et accessoirement, ce serait ballot qu'à mon retour je flotte dans les vêtements achetés aux soldes début juillet. Le pire c'est que je fais honneur aux plats que l'on me sert (je m'attendais à bien pire) et que je me force presque à m'alimenter malgré l'absence de faim. Ainsi qu'à boire, malgré la couleur foncée de mes urines (oui, en voyage, on regarde son pipi et son caca). La première partie de la randonnée du jour n'est pas désagréable, vu que c'est une douce et régulière montée sur une piste qui surplombe légèrement un cours d'eau, mais le paysage est plutôt monotone, la vallée étant trop encaissée pour laisser entrevoir autre chose que les flancs minéraux des deux tombants qui l'ensèrent. Heureusement, en début d'après midi, tandis que trois cours d'eau se rejoignent à une patte d'oie, le paysage s'ouvre brusquement et la promenade prend une tournure plus bucolique. Conséquence ou non, alors que j'étais rattrapé par des considérations professionnelles le matin, je passe l'après midi à faire un shooting photo pour un mannequin. Ne me laissant pas pour autant dévier de ma trajectoire et en observant attentivement les données du tracé GPS que je suis, je me fais la réflexion que je vais me retrouver dans la même configuration que lors de mon premier trek ou avant hier, c'est-à-dire au pied de la grosse ascension en début d'après midi. Vers 15h, j'aperçois deux yourtes en bordure du chemin. Je repense alors à mes méharées Mauritaniennes, quand je partais pour 2-3 jours me promener dans le désert (oui, c'est un peu court pour prétendre au statut de méharée, mais je ne suis pas plus René Caillé ou Théodore Monod que Marco Polo ou Gengis Kahn) et que je faisais exprès de passer près des tentes des nomades Maures en sachant qu'ils m'offriraient un peu de répit. Vous remplacez la yourte par la khaïma et le lait de yak ou de brebis par du lait de gazelle fermenté sucré (un délice, honnêtement), et c'est la même. Sauf que là, j'ai bien dormi cette nuit, je n'ai ni faim ni soif, donc je n'ai pas besoin de jouer le touriste qui force l'hospitalité. Heureusement car on se contente de me saluer de loin. À peine vexé (j'avoue, une tasse de tchaï ne m'aurait pas déplue), je poursuis mon chemin mais à 15h45, sous l'effet de l'altitude (>4200m), de la fatigue (ça fait plus de cinq heures que je marche) et d'un superbe spot à bivouac d'herbe tendre et plate au bord du ruisseau donnant sur un mini glacier adjacent, bis repetita, je plie les gaules pour aujourd'hui. J'en profite pour aller ramasser les quelques tout petits morceaux de bois que je trouve miraculeusement (certainement liés à l'activité des occupants des yourtes en contrebas car ça fait belle lurette que plus un arbre ou même buisson ne pousse à ces hauteurs). Le temps de monter la tente, d'aérer les chaussures, de laisser le duvet du matelas reprendre forme, d'écrire ces lignes, de faire un brin de toilette, et il sera l'heure de préparer le feu et d'essayer de me faire cuire qqchose avant d'aller au lit. C'était sans compter sur la visite surprise d'un petit garçon très curieux et bavard d'à peine une dizaine d'années, certainement un des habitants de la yourte, venu taper la causette. Faute de pouvoir engager de grande conversation, ni même de petite, il a essayé mes bâtons, inspecté attentivement l'extérieur (en prenant des mesures et me faisant remarquer qu'il manquait des sardines) puis l'intérieur de ma tente et parcouru mon bouquin, Sovietistan. Heureusement, celui-ci comprend des cartes et des photos, ce qui fût l'occasion de nommer les choses et de faire une petite leçon de géographie. Sans vouloir ni pouvoir lui faire comprendre que je dois maintenant m'occuper de ma toilette et de mon dîner, je commence à rassembler quelques pierres pour constituer le foyer. Abdousalam (oui, entre-temps, nous avons procédé aux présentations), qui capte vite, s'empresse d'aller me trouver d'autres gros cailloux. Puis plein de bouses de yak qui, me fait-il comprendre, constituent un excellent combustible. Il me trouve même quelques grosses brindilles sèches idéales pour faire prendre le feu. J'ai à peine le temps d'aller chercher le papier journal et mon briquet qu'il a commencé à assembler les morceaux de bois et de les bouses en vue de l'allumage, qui fonctionne du premier coup. Vu le nombre de galettes ramenées, je ne suis pas inquiet, l'eau va rapidement bouillir et venir réhydrater le plat de quinoa qui m'attend (aussi bon que mes soi-disant pâtes aux légumes de la veille). Alors que je m'apprête à manger, deux jeunes adolescents descendent de la vallée que je dois finir demain, ils ramènent un troupeau d'une cinquantaine de yaks. Et de l'aillet sauvage, dont un brin vient relever mon plat : un condiment frais à cette hauteur, qui l'eût cru ?! Un quart d'heure après, de la vallée adjacente, un berger plus âgé ramène un troupeau de moutons et quelques ânes. Nous ayant vu conversé autour du feu comme deux anciens camarades ayant fait l'Afghanistan, il fait un crochet pour nous saluer, et déposer par la même occasion cinq ou six bouses supplémentaires pour alimenter tant le foyer que nos débats. Le repas terminé, Abdousalam continue de s'occuper du feu (bien pratique pour le thé de la digestion) et veut consulter les photos de mon téléphone ("Samsung ? WhatsApp ?"). On aperçoit alors, qui traversent le vallon au-dessus, deux biches (?). Lui s'écrie quelque-chose comme "Arka" (avec le "r" bien roulé), moi, c'est simplement "Bambi" qui me vient en tête ... Il prend congé en galopant comme un cabri dans ses sandalettes en plastique bleu avant qu'il ne fasse trop sombre mais pas avant que je ne l'aie chaleureusement remercié et félicité pour ses services et talents d'assistant, le gratifiant de quelques bonbons au passage. Je reste alors un moment avec mes bouses-bouillotes : ça commence à peler et le vent frais qui se lève n'augure rien de bon pour une nuit sous tente.

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